Sergeï Vassiliev


Sergei Vasiliev est né en 1936, à Tcheliabinsk en Russie. Diplômé de l'Institut politique du ministère de l'Intérieur à Moscou, il travaille comme photographe salarié pour le quotidien Vetcherny Tcheliabinsk de Chelyabinsk. Journal auquel il reste fidèle durant plus de trente ans.

Mais si aujourd’hui Sergei est aussi célèbre c’est que son histoire a commencée grâce à celle d’un autre artiste. Dantsig Baldaev était gardien de prison de 1949 et 1989 dans la prison de Kresty à Leningrad. Durant cette période, il réalise un projet à base de dessins dans lesquels il témoigne des conditions de vie du goulag. Tout comme le fera le photographe Arkady Bronnikov entre 1960 et 1980, ou encore le professeur Lacassagne qui s’était attaché à relever et à classer les tatouages des criminels français, à la fin du XIXème siècle. Pour ce projet, Dantzig a également regroupé une vaste gamme de dessins réalisés sur la base de ceux que les prisonniers se tatouaient sur la peau. Ces tatouages faits maison, grattés et encrés dans la peau avec des talons de livres fondus, de l’urine ou du sang, contiennent toute une gamme de messages codés contre le régime soviétique ainsi que sur les crimes commis par ceux qui les arborent. Ces tatouages étant illégaux, le KGB interdira à Baldaev de poursuivre son entreprise. Mais ce même KGB réalise que cette ressource pouvant lui être très utile en matière de combat du crime organisé, soutiendra finalement son projet.


En découvrant son ouvrage de dessins intitulé « Gardien de camp », et notamment ceux de tatouages, Sergeï Vassiliev décide de prendre des photos en noir et blanc, des prisonniers de Kresty. Vasiliev est alors amené par ses images à fournir des preuves visuelles tangibles attestant de l'authenticité des dits dessins de tatouages. Les prisonniers utilisent une forme hautement codée de communication, dans laquelle chaque tatouage a un sens précis et fait allusion au passé criminel du détenteur. Ils n’ont rien à voir avec l'esthétique, ils sont plutôt un moyen de montrer dans la prison l'histoire de leur vie à l’extérieur et aux codétenus à qui ils ont affaire. Ils incarnent les états de service, les réalisations, les échecs, les promotions et les rétrogradations, les séjours en prison... Les tatouages représentent le passeport, le dossier et les diplômes d’un mafieux. Tantôt torrides, parfois grotesques, souvent injurieux envers les autorités, ou encore faisant référence à des symboles religieux, chaque motif ou ensemble de dessins a une signification précise.


Parmi les principaux et plus fréquents tatouages, et afin de pouvoir déchiffrer les images de Sergei je vous livre le résultat de mes recherches sur le sujet. Ainsi certains dessins représentent la hiérarchie dans l’organisation. Les épaulettes ou les médailles symbolisent un haut rang, elles sont portées par les criminels les plus puissants et les plus respectés. Une croix portée sur la poitrine signifie «Prince des voleurs », le rang le plus élevé possible dans la spécialité. Les étoiles à 8 branches tatouées sur les épaules ou les clavicules, marquent de hauts gradés dans la hiérarchie.


On retrouve une panoplie de signes qui traduisent les méfaits des détenus, leur spécialité ou leur parcours. Une rose emmêlée de barbelés, veut dire que son porteur a au moins 15 ans de prison à son actif. Le crâne à la croix en os n’est pas bon signe puisqu'il indique que le détenu purge une peine à perpétuité, tandis qu’un simple crâne signifie que l’on a affaire à un tueur. Le poignard ou la dague à travers le cou informent que le détenu a déjà tué en prison, et que moyennant finance il recommencera. Chaque cloche ou clocher indique une peine intégralement purgée, les menottes ou le bracelet attestent de peines d’au mois cinq ans. Les petits points sur les phalanges, les bagues, les anneaux ou les croix tatouées sur les doigts, indiquent le nombre de contrats remplis et leur nature. La croix de fer exprime que celui qui la porte n’a peur de personne et n’a aucune pitié.


Quelques dessins sont réservés à évaluer la fidélité du porteur. Ainsi, le sigle SS symbolise la haine des autorités, le fil barbelé indique que son propriétaire ne sera jamais retourné, il ne trahira jamais son clan. Des étoiles sur les genoux symbolisent la fidélité à la cause face à l’autorité, que le propriétaire n’est pas une balance et qu’il ne se mettra jamais à genoux devant la police. Les lettres YK indiquent l’enfermement dans les camps spéciaux.


Dans les tatouages on retrouve aussi beaucoup de références au monde animalier. Par exemple le scarabée sur la main précise que le détenu est un redoutable pickpocket. L’araignée qui grimpe dans une toile signifie que le porteur est pleinement engagé dans la vie du crime, si elle en descend, qu’il tente de sortir de son emprise. Le serpent représente généralement une addiction à la drogue. Le tigre atteste d’une agression contre les forces de l'ordre. Le chat est un signe de protection et de chance.


D’autres symboles divers se traduisent également comme la serrure qui marque l'amour de l’argent et de la liberté. Le bateau qui symbolise que le porteur est un nomade qui refuse de travailler et est prompt à l'évasion. Les yeux ont plusieurs sens, placés au dessus des clavicules ils expriment « Je t’ai à l’œil », message adressé aux autres détenus. Placés sur l'abdomen, ils annoncent l'homosexualité, le pénis formant le nez d’un visage, cela se traduit par « On sait se marrer en prison ».


Des symboles religieux couvrant la poitrine et l'estomac, comme une Madone ou la Chapelle Sixtine, représentent le talisman des grands voleurs populaires. La Vierge Marie et l'enfant représente dans la tradition iconique orthodoxe, la conscience propre et la fidélité.


Par ailleurs des figures politiques de l'époque soviétique servent couramment de protection, ainsi les mafieux arborent souvent des portraits de Lénine ou de Staline sur la poitrine ou dans le dos en guise de gilet pare-balle. En effet il est toujours délicat pour les autorités de tirer sur une représentation d’un leader suprême.


Enfin, proches des tatouages, certaines cicatrices apparentes sur le visage (généralement appliquées de force) montrent la punition infligée à un détenu qui a trahi. Plus un gangster possède de tatouages, plus il grimpe dans la hiérarchie et s’approche de la catégorie suprême des intouchables. Enfin, la punition infligée à celui qui porte un tatouage immérité est très sévère. Au mieux, le tatouage est enlevé avec du papier de verre ou un rasoir, au pire, après l’effacement, le coupable est souvent violé puis éliminé.


Fort de son travail d’images, Sergei Vasiliev publie « Russian Criminal Tattoo Encyclopaedia » (Encyclopédie des tatouages de criminels russes) en 3 volumes, dont il signe les photos. Dans ce travail réalisé entre 1989 et 1993, les photographies de prisonniers soviétiques ne se contentent pas de documenter le langage secret des codes des criminels russes. C’est aussi la preuve par l’image de la résistance du banditisme, de la puissance des gangs mafieux organisés et d’une culture violemment répressive.


Sergei Vasiliev a reçu de nombreuses distinctions, dont le prix international de journalisme dans la catégorie photographie de presse de l'Organisation des journalistes (OIJ) en 1985 à Prague ; le titre d'artiste honoré de la fédération de Russie et le prix Golden Eye de la fondation World Press Photo. Ses œuvres ont été exposées dans le monde entier et figurent dans les collections de nombreux musées. Il a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages Photographiques.


Vous trouverez quelques unes de ses images sur : http://fuel-design.com/russian-criminal-tattoo-archive/photographs/