Christian Poveda


Découverte du photojournalisme :

Christian Poveda, photojournaliste et réalisateur Franco-Espagnol est né en Algérie en 1955. Ses parents républicains se sont exilés pendant la Guerre Civile espagnole. Il est né en Algérie durant l'occupation française, puis s’est réfugié à Paris six ans plus tard, après la fin de l'occupation. Son engagement politique pendant la Guerre du Vietnam dans les années 70 lui a permis de découvrir le pouvoir des images et l'influence qu'elles peuvent avoir sur certains événements. C'est ce qui lui a donné l’envie de travailler dans le photojournalisme pour réaliser des documentaires. Il accède à la renommée mondiale avec un reportage sur le Front Polisario, dans le Sahara Occidental. Il traite un peu plus tard l'invasion de l'Île de Grenade par les États-Unis et se consacre ensuite aux faits historiques en Argentine, au Chili et au Salvador. Il sera également reporter de guerre en Iran, en Iraq, au Liban et dans d'autres pays. A partir de 1977 il s’intéresse aux documentaires filmés en traitant des conflits et des coutumes des pays africains et tournera dans presque toute l’Amérique latine. Dès lors, ses reportages et ses films sont consacrés à des situations politico-sociales extraordinaires. La filmographie de Christian Poveda comprend 16 documentaires qui ont été présentés dans les plus prestigieux festivals et marchés TV dont « La Vida Loca » (La vie folle) au Festival International de San Sebastian en 2008. Christian était marié à une salvadorienne et s'était installé dans ce pays, il avait récemment acheté une propriété dans un village, proche de l'endroit où il a été assassiné. En fait depuis la guerre civile Christian Poveda n'a jamais vraiment quitté le Salvador qu'il connaît depuis trente ans. Grand humaniste, dans plusieurs de ses enquêtes, Poveda a cherché à montrer la vérité des conditions de vie en Amérique latine principalement. Il a notamment signé plusieurs reportages photo pour de grands journaux dans le monde comme El País, L'Observateur, les Temps Nouveaux, Match, Stern ou le Time Magazine….

Les Maras :

Son dernier reportage « La vida loca » portait sur le gang « M18 » qui l’a emmené sur la trace d’une organisation redoutable et a abouti à la réalisation d'un documentaire choc. Ce reportage raconte la vie d'un groupe de membres d’un gang, la Mara 18, qui réside dans le quartier de « La Campanera », dans la ville de Soyapango à l’Est de San Salvador. Le mot « mara » désigne une espèce de fourmi légionnaire qui dévore tout sur son passage. Ce quartier compte environ 10000 habitants, c'est le territoire des gangs. La Mara 18 et la « MS13 » (Mara Salvatrucha) sont des organisations rivales qui sont accusées par les autorités locales de la plupart des meurtres et des délits qui s'inscrivent au grand banditisme du pays. La Salvatrucha, est en pleine expansion, le FBI a d’ailleurs recensé plus de 17 000 de ses membres et estime à environ 124 000 les « Mareros » de toutes les bandes réunies au Brésil, aux USA et au Salvador principalement. Près de La Campanera, les jeunes sont obligés de rejoindre l’une des deux organisations, pour pouvoir vivre, sachant que la plupart vont mourir pour elles. Le Salvador est le pays le plus dangereux de l'Amérique latine, avec un taux d'homicides qui concerne les Maras à presque 60%. Ceux qui ont réussi à fuir le pays se retrouvent, pour la plupart, à Los Angeles où règnent les gangs chicanos. Pour se défendre ils se regroupent et forment le leur. Ils deviennent puissants et peuvent se diviser à cause d'une rivalité ou d’une femme convoitée par plusieurs chefs. Ils se scindent alors en sous groupes appelés Maras. L’excellent film « Sin Nombre » que je vous conseille montre bien toute la difficulté de sortir de l’engrenage des gangs.

La vie des gangs :

Le 3 septembre 2009, Christian Poveda est retrouvé mort non loin de sa maison, il avait 54 ans. Il a été assassiné au Chapelet, dans le nord du Salvador, où il venait de terminer son dernier projet. Dans ce documentaire, Christian Poveda apporte la lumière sur le M18 en le côtoyant au quotidien, et par extrapolation, nous révèle les us et coutumes communs à tous les gangs d’Amérique Latine. Il nous explique clairement les rouages de ces organisations ainsi que leurs logiques économiques et affectives. Cela passe par le contrôle des rues, les idéaux, les règles, la protection du groupe, la « famille » autour d'un hymne, les sigles, les tatouages, les signes ralliement et la drogue… Les jeunes, encrés dans les Maras sont au plus profond d’eux des martyrs prêts à tomber par et pour leur bande. La protection et la mort se côtoient dans le même milieu, et la police ne peut pas y changer quoi que ce soit. Les chefs de gangs ont pouvoir de vie ou de mort sur quiconque, c’est l’intérêt du groupe et la sauvegarde de la sécurité collective qui priment. Il faut souvent donner « ordre de mort » pour l’exemple qui marquera les esprits, car un chef ne peut en aucun cas perdre la face, l’erreur lui est interdite sous peine de se voir à son tour éliminé par les siens. D’ailleurs tout cela, Chistian Poveda nous le fait bien passer dans ce qui sera son dernier documentaire.

L’histoire d’une fin tragique :

Pourtant tout le monde disait à Christian que ce reportage était très dangereux pour lui et pour sa femme. Lui, pensait qu’il ne risquait rien : « Je cherche simplement à montrer un peu de la réalité du quotidien de ses pauvres jeunes » disait-il. Hélas aider ces gens, les rejoindre, collaborer avec eux et même avoir réussi à montrer la partie humaine des membres de la Mara 18, ne lui aura pas sauvé la vie pour autant. En effet, en tout cas selon la version officielle, cela n’aurait pas suffit quand un jour, sur le simple soupçon qu’il informait la police, la balance a basculée du mauvais côté. Le 3 septembre 2009, l’ordre aurait été donné par Nelson Lazo Rivera, depuis la prison de Cojutepeque, où il purgeait une peine pour d'autres délits. Il aurait donc été éliminé par ceux qu’il a suivi pendant 2 ans et avec qui il a tout partagé, jeté dans un fossé où on lui a logé quatre balles de P38 dans la tête. Enfin cela est toujours la version officielle 4 ans après sa mort, mais le doute reste entier sur les auteurs et les vraies raisons de son meurtre. La police a arrêté 5 personnes, 4 membres du gang et un policier, celui qui l’aurait accusé de trahison envers la Mara 18, ce qui est faux selon les dires même de la police. Il est évident que Poveda était gênant, son travail de journaliste remettait en cause certains hommes politiques, la police, la justice et bien sûr les bénéficiaires du narcotrafic, du commerce d’armes et de sociétés privées de sécurité. Il est avéré que son action en gênait plus d’un et qu’il aurait été facile d’accuser ce gang qui ne pouvait pas se défendre, ni prouver son innocence... En d’autres termes la Mara 18 pourrait avoir commandité son assassinat tout aussi bien que l’organisateur d’un des multiples trafics qui rapportent énormément.

Une folle vie :

Pourtant Christian était confiant, il était même content parce que son film allait enfin sortir fin septembre 2009 et qu’il marquerait la reconnaissance de son travail d’investigation sur un sujet compliqué… Une « Folle vie » avait pour but avoué d’amener le spectateur à la réflexion et de l’inviter à participer activement par la prise de conscience destinée à cesser cette violence. L’autre message du documentaire étant d’inviter les autorités à fournir tous les efforts pour intégrer les cibles potentielles des Maras, c'est-à-dire les jeunes gens, dans la société. Ce reportage lui aura pris 5 ans de préparations, 2 ans de collaboration active avec la Mara 18, 16 mois de tournage et lui aura au final coûté la vie ! Poveda a déclaré à propos de son documentaire quelques semaines avant sa mort : « J'ai partagé la vie de ces fous, j’ai vu leurs souffrances et leur quotidien. Dans mon court métrage, ce n'est pas comme dans un film, quand on voit l’acteur mourir et que l’on sait qu’on va vite le revoir dans son prochain film, là quand quelqu’un meurt c’est pour de vrai ! » L'annonce de la mort de Christian Poveda a causée une vive émotion parmi les journalistes qui lui ont rendu un vif hommage. Par exemple, Jean-François Leroy, directeur et fondateur du festival du photojournalisme de Perpignan « Visa pour l'image » a déclaré être extrêmement commotionné par ce meurtre. Reste aujourd’hui des films et des photographies que j’ai eu envie de partager avec vous pour les histoires qu’elles racontent. Christian a pris des risques en les prenant, cet hommage vaut donc pour l’ensemble de son travail et pour le regard humain qu’il portait sur les hommes. Il a payé de sa vie une enquête exceptionnelle, sans concession, sans préjugé, au cœur d'un des gangs les plus violents d'Amérique latine.

Quand vœux pieux deviennent réalité :

Mais pour conclure sur une note positive, sachez que le rêve du photographe semble en passe de se réaliser. Une trêve signée début mars 2012, entre les MS13 et M18, a permis d'épargner plus de 800 vies au cours des quatre mois suivants et d’ enregistrer 694 homicides, soient 52 % de moins que les 1 448 sur la même période l'année précédente. Le Salvador qui disputait au Honduras voisin le titre de pays le plus violent au monde, a vu le nombre de meurtres quotidiens chuter de 14 à 5. La trêve a été signée grâce aux bons offices de l'évêque Fabio Colindres et de l'ancien guérillero Raul Mijango. Une trentaine de dirigeants des deux Maras incarcérés dans des prisons de haute sécurité ont été transférés dans des établissements au régime plus souple. En complément et gage de bonne volonté, les deux gangs ont remis aux autorités un lot de 77 armes, dont des fusils d'assaut. Les chefs des deux organisations se sont également engagés à mettre un terme au recrutement et à l'assassinat d'écoliers, et à considérer les écoles comme des zones de paix. Enfin, pour consolider cette accord et répondre aux demandes d'emplois des mareros qui disent vouloir abandonner la délinquance, le gouvernement a lancé un appel aux chefs d'entreprises, aux églises et aux universités. Le patronat local a constitué une commission pour faciliter la réintégration des repentis. Le grand défi est donc aujourd’hui de faire perdurer cette trêve et d'empêcher que davantage de jeunes rejoignent les gangs.


Pour plus d’informations sur Christian Poveda, voici le lien du site de l’agence Vu sur lequel se trouve une petite partie de son travail photographique : http://www.agencevu.com/stories/