Ernest Cole


De messager à photographe :

Ernest Cole, de son nom entier Ernest Levi Tsoloane Kole, est né en 1940 en Afrique du Sud, dans un canton noir des alentours de Pretoria. Il est le quatrième de six enfants, dans une famille aux moyens très modestes, son père était tailleur et sa mère blanchisseuse. Plus tard, il a vu ses parents expulsés de la maison dont ils étaient propriétaires et forcés d'aller habiter une zone réservée aux Noirs. Ernest est un enfant curieux, sa fascination pour la photographie a commencé quand il était très jeune, quand un prêtre catholique lui a donné une caméra. Les premiers jours, il l'a emporté partout avec lui, et même à l'école où il prend des instantanés d'amis. Puis il va tout prendre, des fêtes, des bébés, des travailleurs… Adulte, après un accident de circulation, il fera l'expérience de l'hôpital pour Noirs : sans moyens ni docteurs, celui-ci tient plutôt du mouroir…

Après avoir occupé plusieurs emplois comme messager, balayeur ou vendeur de magazines en porte à porte, il devient assistant d'un photographe chinois à l'âge de 15 ans. Avec ses gains il achète une caméra Yashica C et un flash. Il effectue des petites piges pour le magazine Zonk et avec le produit de son travail, il achète un Nikon Rangefinder et deux objectifs, ce qui constituait une avancée significative ! C’est en 1958 que sa carrière décolle après avoir rencontré Jürgen Schadeberg, photographe d'origine allemande et rédacteur en chef de Drum, principal magazine de photographie sud-africain et concurrent de Zonk. Drum publie alors des essais sur la vie des Noirs d'Afrique du Sud de photographes connus comme Ian Berry et Peter Magubane. Schadeberg. Il engage Cole pour concevoir des mises en page pour Drum, où il a appris à éditer et séquencer des images en restant politiquement dans l’acceptable. Il fait beaucoup d'argent. Un jour un ami lui donne l’adresse d'une école de photographie par correspondance, il réalise alors qu'il pourrait apprendre la photographie et en faire sa profession. Tout en travaillant à la revue, il s'inscrit à ce cours par correspondance en photographie. Puis il travaille en tant que photographe à Bantu World, le quotidien noir de Johannesburg. Au début des années 1960, Cole devient très connu comme photographe en Afrique du Sud, il exerce en tant que freelance pour certains journaux et magazines (The Daily Rand, Sunday Express, New Age, Drum, etc.) Mais ses images sont souvent censurées, les journaux étant aux mains des Blancs.


L’envol :

Grâce à Struan Robertson, photographe britannique avec lequel il a partagé un studio début 1964, Cole est venu étudier le travail du célèbre photographe français Henri Cartier-Bresson. Il a été impressionné par la théorie de Bresson du moment décisif et son refus de couper ses photographies. Le livre de Bresson « Les gens de Moscou » influence la vision de Cole de « House of Bondage » et son organisation en chapitres thématiques. Une autre influence importante a été le correspondant du New York Times, Joseph Lelyveld, avec qui il a collaboré en 1966 à la rédaction de longs textes et d’essais photo. Dans l'introduction de ce livre de 1967, Ernest Cole, bientôt contraint à l'exil, écrivait: « Vous pouvez vous échapper mais vous emportez l’odeur de la prison avec vous ». Avant la fin tragique de sa vie, 22 ans plus tard, il a ouvert une fenêtre sur la façon dont les Noirs ont vécu sous le régime d'apartheid.

C'est son propre monde que Cole présente avec rigueur, subtilité et élégance et sans prétention d'objectivité. Les photographies sont politiques, mais elles n'illustrent pas les idées politiques. Au lieu de cela, ils sont fidèles aux complexités de la vie et montrent à la fois des moments misérables et heureux : Des garçons sans abri dorment dans un parc à l'aube, des maisons sont rasées devant des résidents stupéfiés avec nulle part où aller, des enfants nus jouent à l’eau sur une pelouse, des enfants sautent à la corde à Mamelodi, là où Cole vivait avec sa mère… Une photographie qu'il a prise à l'hôpital Chris Hani Baragwanath de Soweto montre une femme couverte d'une couverture grise dans un lit improvisé construit avec quatre chaises. Dans un autre cliché on voit un homme qui a été arrêté pour présence illégale dans une zone blanche. Dans un autre encore, on voit des Noirs qui partent en prison, sous bonne garde…


Un métier à hauts risques :

Si ses photographies ont conservé leur impact émotionnel, c'est en grande partie parce qu'elles ont été prises de l'intérieur, comme un homme noir à Pretoria, Soweto, Johannesburg et ailleurs en Afrique du Sud de la fin des années 50 au début des années 60. Ernest Cole a été l’un des premiers photojournalistes noirs du pays, par conséquent, il connaissait parfaitement bien les vies qu'il dépeignait intimement. Il a pu avoir accès aux gens et aux endroits qu'il a photographiés en travaillant discrètement et sans flash comme dans les mines ou les hôpitaux « non-blancs ». Vous vous en doutez, Cole a conçu des techniques uniques de prise de vue et a surtout pris de grands risques personnels. Il cache occasionnellement sa caméra sous un sandwich et une pomme dans un sac en papier brun, déguisé en boîte à lunch troué. Il dira par exemple être désolé que ses photographies ne soient pas de meilleure qualité, mais qu’il est difficile de photographier depuis l’arrière des vitres.

Il s’entraîne à pratiquer un geste précis et discret pendant des heures, il porte rapidement l’appareil jusqu'à son œil, déclenche puis le laisse retomber sous sa veste ! En 1966 il a même été jusqu’à se faire arrêter avec une bande qui agressait des Blancs dans les rues de Pretoria, pour photographier les prisonniers depuis l’intérieur des prisons. Il avait pris des images de cette bande commettant des vols, mais cette fois-ci, la police infiltrée observait, et l’a arrêté avec le gang. Quand il a protesté en avançant qu'il était photojournaliste, la police lui a demandé de troquer sa liberté contre des informations sur le gang et de témoigner devant les tribunaux. Mais il avait promis aux membres du gang qu'il ne les identifiait pas dans les légendes de ses images, avec l'aide de son ami Lelyveld il a obtenu un passeport et un billet d'avion pour fuir vers les États-Unis en passant par la France.


L'apartheid vu de l'intérieur :

Il ne reviendra jamais de l'exil. Un an plus tard, son livre « Maison des servitudes » de 1967 a été publié et a été immédiatement interdit en Afrique du Sud mais a été vendu partout ailleurs. Des copies de contrebande du livre ont été distribuées dans son pays et le livre a été réédité en Angleterre en 1968. Ses photographies sont un dossier sur les conditions oppressives sous lesquelles la population noire a vécu en Afrique du Sud. Il a documenté les différents effets et conséquences de l'apartheid comme le montre l’image d’un étudiant noir sans chaise, agenouillé sur le plancher pour écrire son cours. On voit aussi sur une autre image un groupe d'hommes noirs nus alignés pour passer un examen médical, ou une foule attendant le transport vers les mines, ou des casernes en béton pour les mineurs qui s’y entassent par dizaines. Une autre image encore montre un township rasé pour faire place à une expansion blanche. Cole documente aussi les vices et le désordre ambiants dans une série de photographies sur un groupe d'hommes noirs pickpockets ayant pour cible les hommes blancs.

Avec sa vision sombre et amère dans des compositions classiques et rigoureuses, les images d’Ernest Cole forment un contrepied à la tradition optimiste, apolitique et humaniste. Alors que l’humanisme cherche à montrer l'unité de la condition humaine à travers le monde parmi les différentes races et cultures, les photos de Cole montrent que sous l'apartheid, la vie des noirs étaient vécue dans des conditions profondément différentes de celles des blancs. Cole montre l'injustice et la violence de ce régime. On y voit des domestiques noires qui n'ont le droit de prendre le bus que lorsqu'elles accompagnent des enfants blancs portant leur cartable. Des éboueurs noirs en sueur, qui courent avec une poubelle sur la tête pour tenir le rythme d'un camion, conduit par un Blanc, qui ne s'arrête jamais, des ouvriers noirs qui, s'ils ont le malheur de se blesser dans la mine, sont simplement renvoyés. Ces images datent des années 1960, pourtant la pauvreté et l'exploitation qu'elles dénoncent semblent dater d'un autre siècle… Mais de l'autre côté de la colline, l'herbe n'est pas forcément plus verte.


Une fin tragique :

D'une certaine façon aux États-Unis, Cole ne s'est jamais remis de son exil, à New York au début des années 1970 ses projets photographiques sur la condition des Afro-Américains dans le Sud n'ont pas réussi. Il n’a pas réussi à comprendre leur vie et a trouvé le racisme aux États-Unis encore pire qu’en Afrique du Sud. « Est-ce l'Amérique de l'ébène ? » lira-t-on dans son livre « The Photographer » réalisé à partir des archives léguées à la Suède. Dès lors, il commence à souffrir de problèmes de santé mentale. Puis peu à peu cela empire et il basculera dans la paranoïa. Finalement Cole meurt à 49 ans, sans abri, atteint d’un cancer de l'estomac non traité, juste une semaine avant que Nelson Mandela soit libéré. Un comble !


Il n’y a pas de site consacré au travail d’Ernest Cole qui regroupe l’ensemble de ses images, mais certains en parlent et proposent quelques clichés comme celui-ci : https://www.nytimes.com/ernest-coles


Quelques unes de ses photographies sont dans le portfolio :