Janine Niépce


Janine Niépce est née en 1921 à Meudon dans une famille de vignerons bourguignons. Son père dirigeait une fabrique de décors de cinéma et d'expositions, le phylloxéra l’obligera à entreprendre un tour de France comme tonnelier-menuisier. Après des années de travail il fabriquera les premiers avions en bois de la Grande Guerre. Puis dans ses studios situés à Boulogne, il créera les décors du film d'Abel Gance, « Napoléon » et ceux de « La passion de Jeanne d'Arc » de Dreyer. Elle fut orpheline de sa mère très jeune, à quatre ans. Enfin, elle est aussi une parente éloignée de l'un des inventeurs de la photographie, Nicéphore Niépce, Niepce signifiant nièce en vieux français. C'est ainsi que l'on prononce ce nom en Bourgogne en tout cas … En 1944 elle sort diplômée de la Sorbonne avec une licence d'Histoire de l'Art et d'Archéologie. Durant ses études, son petit Kodak fut remplacé par un Rolleiflex puis par un Leica. Elle n'eut d'autre occasion d'apprendre la technique qu'aux cours Prisma par correspondance! On lui acheta quelques vues, c'est ce qui l’encouragea à poursuivre la photo. A la fin de l'année, son professeur d'art moderne lui conseilla de devenir photographe. Un soir, son père rentra soucieux : « Il faut que je te marie pour te changer les idées. Des photographes m'ont conseillé de te mettre en garde. Ton futur métier ne convient pas à une femme ». Bien des années plus tard, elle n'a pas manqué de dire à ces bons confrères : « Un enfant pèse plus lourd que le matériel de reporter, le travail ménager est aussi fatiguant que ce métier dur. » Lorsque la guerre éclate, en femme engagée elle intègre la Résistance et développe des films pour l’organisation. Elle participera d’ailleurs à la Libération de Paris en tant qu’agent de liaison. Comme la jeune fille du roman préféré de son adolescence, Fleur de France, elle épouse le colonel de son réseau qui a alors trente ans. Ils veulent un enfant qui profiterait de la fin du nazisme, ce petit garçon nait...


Janine s’est, nous l’avons vu, très vite passionnée pour son futur métier, observatrice infatigable de la société et de ses changements, elle réalise ses premiers reportages pendant la guerre, révélant les différences qui existent entre la vie à Paris et en province (elle photographie la première télévision en 1963, l’évolution des moyens de transport…). Elle est l’une des premières femmes journalistes reporter-photographes en France. A partir de 1946, elle va beaucoup voyager dans l’hexagone et enregistrer les changements de la culture française. Elle traite de sujets divers qui lui permettent de découvrir la France, un maréchal-ferrant, le dernier corbillard tiré par un cheval de labour noir, la vie dans les villes nouvelles, l'impact de la télévision, l'attrait pour les arts ménagers faisaient partie des commandes. Elle trouve alors quelques appuis dans le milieu photographique, encore très masculin, en la personne d’Henri Cartier Bresson. En voyant ses premiers reportages sur le monde rural qui amorcent l’œuvre de toute une vie, il lui conseille d’entrer chez Rapho, ce qu’elle fait en 1947. Elle y restera jusqu’en 2010, puis elle signera avec l'agence Roger-Viollet. Puis à partir de 1963 elle parcourt l’Europe puis le monde (Brésil, Japon, Cambodge, Inde, Etats-Unis, Canada…). Mais elle se sentait frustrée par le manque de temps pour entreprendre un travail en profondeur, comme ce qu’elle faisait en France. Elle couvrira plus tard les événements de Mai 68 déguisée en touriste étrangère. Puis dans les années 70, son travail portera principalement sur le mouvement de libération de la femme. Jusqu’en 1980, elle document la lutte des femmes pour la liberté de la contraception, pour l'I.V.G, pour l'égalité des salaires avec les hommes dans le monde du travail et pour ce qu’on appellera plus tard la parité homme/femme en politique. De 1984 à 1986, elle fait des reportages sur les chercheurs et les techniciens pour le ministère de la Recherche.


Lors du Festival Visa pour l'image en 2000, Janine fut reconnue comme la seule photographe à avoir suivi pendant près d’un demi-siècle l'évolution de la condition féminine. Elle sera nommée Chevalier des Arts et des Lettres en 1981 et deviendra Chevalier de la Légion d'Honneur en 1985. Ses nombreuses expositions sont itinérantes et militantes d’abord en France, puis en Europe et enfin dans le monde. De ses 18 livres, 6 ont été publiés depuis 1992 : « France. Niepce-Duras » aux éditions Actes Sud, « Les années femmes » en 1993, « Mes années campagne » en 1994, « Images d'une vie » en 1995 aux éditions De La Martinière, « Les vendanges » en 2000 aux éditions Hœbeke et « Françaises Français 1944-1968, le goût de vivre » Imprimerie Nationale-Acte Sud. De 2000 à 2007, elle intervient à l’école internationale de photographie Spéos et soutient activement la création du musée Maison Nicéphore Niépce.


Janine Niepce s’est distinguée par le regard humain et aiguisé qu’elle portait sur notre environnement quotidien, et plus particulièrement sur le monde rural et sur la condition de la femme. Elle laisse un derrière elle un témoignage unique sur l’évolution de notre société dont elle a magnifié les scènes ordinaires et les rites immuables, en faisant preuve d’une remarquable perspicacité pour attirer notre attention sur ce qui a changé ou disparu sans qu’on s’en soit aperçu. « On peut faire de très bonnes photos sans aller loin de chez soi » disait-elle, « d’ailleurs, ce qui est difficile, c’est de photographier ce qui est proche de soi, des scènes de la vie quotidienne ». Elle a la particularité de s'effacer derrière ses sujets, elle préfère les gens ordinaires et l'empreinte de la vie quotidienne aux projecteurs et aux mondanités. Janine se distingue par l'engagement dans son époque et a été très attachée à garder sur la pellicule les traces d'un monde en voie de disparition comme les traditions rurales. Elle aime le noir et blanc « Les personnes sont représentées en noir et blanc, c'est comme cela que je les vois. Elles me paraissent curieusement plus réelles. Les couleurs me distraient. Elles conviennent bien aux animaux ». Pourtant en mai 1968, comme dans les tournois du Moyen Age, chacun portait ses couleurs durant les événements, le noir pour les anarchistes, le tricolore pour les gaullistes et le rouge pour les communistes. Ces scènes d'histoire demandaient à être photographiées en couleurs, elle le fera le plus souvent. Femme marquée par un destin sombre : une naissance, deux divorces et la mort accidentelle de son fils unique en montagne, elle n’en reste pas moins étonnamment positive. Au diapason des inquiétudes de son siècle, elle photographie le fin fond des provinces françaises, les rues de Paris, les lieux de travail, ateliers, chantiers, laboratoires, elle sillonne les manifestations féministes. Elle apparaît comme une femme déterminée, farouche, idéaliste, désarmante de sincérité, jamais rebutée par les brimades quand on lui demande, par exemple, où est son mari le photographe. Et toujours discrète: « Je voulais passer inaperçue pour attraper la vie » confiera-t-elle. Une phrase qu'aurait pu prononcer Robert Doisneau…


En guise de conclusion j’ai choisi un extrait de Janine Niepce par elle-même, extrait de son autobiographie qui résume parfaitement le personnage qu’elle était : « Je photographie les êtres humains « sur le vif ». Je ne me suis jamais ennuyée. J'aime travailler seule, sans rendez-vous précis, sur un sujet que j'ai choisi, déjà vendu, c'est plus rassurant! Il faut avoir du temps devant soi. Ne pas laisser échapper ce qui, hors du reportage, est un hasard heureux, fugitif. Ainsi sont nées mes meilleures photographies. Tout va très vite ; des personnages repérés, pris dans le viseur, des regards, des gestes significatifs, je ressens une émotion, j'appuie sur le déclic. Ce n'est pas un petit oiseau qui s'envolera, mais ce qui passe de mon cœur dans l'image, mystérieusement. Ce sera une des rares photographies qui augmentera mon « trésor ». Malheureusement, les conditions de travail ne sont pas toujours aussi bonnes. Se faire accepter dans des milieux non éveillés à l'intérêt de l'image, ou craintif de son aspect, est délicat. Les jours où l'on regarde sans voir sont pénibles. Il faut tout de même rapporter les documents demandés. Et l'attente d'une lumière harmonieuse ! L'anxiété de ne pas « vendre les idées » des reportages proposés! Malgré les difficultés j'espère avoir un appareil en main, toujours. Ce métier m'apparaît fait pour moi. Il me permet des vies multiples. Il m'oblige à faire la synthèse d'un événement. Quelquefois une seule image doit illustrer un article complexe. Je suis fascinée par la télévision. Souvent je vois sans assimiler les images qui défilent vite, trop vite. Un livre de photographies sévèrement sélectionnées, soigneusement imprimées, gardera une place de choix, aux côtés des multiples inventions visuelles du futur. »


Voici le site de Janine Niépce à visiter sans retenue : http://www.janineniepce.com/index.html