Josef Koudelka

Josef Koudelka est né en 1938 à Boskovice, en Moravie, aujourd’hui devenue République Tchèque, il vit à Paris et à Prague. C’est un ami de son père qui l’initie à la photographie vers 1952. Sa famille et ses amis seront les premiers sujets qu’il photographiera à l’aide d’un appareil en bakélite, il l’échangera plus tard contre un Rolleiflex. Alors qu’il suit des études d’ingénieur à l’université de Prague, il rencontre le photographe Jiri Jenicek qui l’encourage à faire sa première exposition en 1961. Il photographie alors des représentations théâtrales principalement au théâtre Za Branou de Prague, et s’intéressera à des fêtes religieuses en Slovaquie et en Tchécoslovaquie. Mais ses premières images témoignent surtout d’une vie de bohème, menée en parallèle à sa vie d’ingénieur. Effectivement, il s’emploi à suivre la vie des gitans en Tchécoslovaquie, ce qu’il fera jusqu'en 1970. Ses photos reflètent alors les déchirements, les révoltes et les tourmentes de son pays : des images où les individus semblent en décalage dans un monde inquiétant qu’ils subissent plus qu’ils ne maîtrisent. Après ses études, il travaille comme ingénieur aéronautique à l’aéroport de Prague et de Bratislava entre 1961 et 1967. En 1967, il démissionne de son poste dans l’aéronautique pour se consacrer entièrement à la photographie. « Je gérais alors 60 avions pour l’agriculture, 20 aérotaxis et quelques hélicoptères. Les pilotes étaient des passionnés comme moi, mais ils faisaient aussi cela pour de l’argent ; j’appartenais à une société à laquelle je n’adhérais pas. Je voulais être un homme libre. » Deux autres phrases que j’ai relevé dans la presse décrivent à merveille ce personnage libre qui veut le rester à tout prix : « J’ai grandi dans un pays où je n’avais pas de liberté. Je connais son prix et veux la garder », « J’ai toujours refusé les travaux de promotion ou de publicité, je n’ai jamais travaillé pour la presse. J’ai toujours photographié pour moi-même. Je fais ce que je veux. »


En 1967 Il expose alors pour la première fois, ses photographies accumulées sur les gitans. Puis il part en Roumanie pour continuer de photographier ses sujets de prédilection : les Roms. Son ouvrage « Cikáni » (Tziganes en tchèque) est finalisé en 1968 et aurait dû paraître à Prague en 1970. Il ne paraîtra jamais sous cette forme, car les chars russes sont arrivés ... En effet, il est de retour à Prague quelques jours avant l’intervention des armées du Pacte de Varsovie le 20 août 1968. Alors à peine âgé de 30 ans, il photographie l’invasion des chars russes, les affrontements et tout ce que les rues lui offrent à immortaliser. Ses clichés resteront à jamais gravés dans la mémoire collective, comme un témoignage fort de la résistance d’un peuple face aux tanks. Ses prises de vue sont plus fortes que tous les témoignages, car prises dans des conditions d’extrême urgence en l’espace d’une semaine. Josef déclarera à ce propos : « Je n’ai même pas réfléchi... À l’époque, la photo m’intéressait... Et il s’est passé quelque chose dans mon pays, c’était un pays dont j’étais le citoyen, pour moi, il était évident que je devais prendre des photos, je n’ai pas réfléchi. » Un an plus tard, ses clichés parviennent clandestinement aux Etats-Unis. Elliott Erwitt, alors président de l’agence Magnum, réalise à partir des tirages un court métrage pour la télévision américaine, puis organise la distribution de ce reportage, sans mentionner le nom de l’auteur, pour des raisons de sécurité. Il est alors publié dans la plupart des grands magazines internationaux sous les initiales « P. P. » (pour Prague Photographies). Ce reportage, lui permet de recevoir le prix Robert Capa d’abord à titre anonyme, puis, seize ans plus tard, il pourra enfin les signer et lui seront créditées. Cette reconnaissance internationale fait que l’étau se resserrant sur lui, il choisit l’exil en 1970 et part se réfugier en Angleterre, qui lui offre le droit d’asile. Parce que s’il était resté, il serait certainement allé en prison. En grande Bretagne il devient apatride, juste avant de rejoindre Magnum Photos en 1971.


Une exposition lui est consacrée au MOMA à New York en 1975, l’année de la sortie de « Gypsies », œuvre qui ne sera jamais rééditée dans sa version mythique d’origine. Cet ouvrage est aujourd’hui quasi introuvable, il se négocie à plus de 1000 quand parfois il y a un des rares exemplaires en circulation. Il restera en Grande Bretagne jusqu’en 1979. Les gitans, les fêtes religieuses et populaires auront durant ces années toujours les honneurs de son objectif. Durant ce temps, Elliott Erwitt intronise Koudelka à Magnum Photos. Il en devient membre associé en 1971 et lie une forte amitié avec Cartier-Bresson et Robert Delpire. Toujours apatride, Koudelka continue de voyager à travers l’Europe et s’installe en France à partir en 1980. C’est en 1984 que lui est consacrée sa première exposition d’importance, à la Hayward Gallery de Londres.


En 1986, il participe à la mission de la D.A.T.A.R., un projet national sur le paysage urbain et rural en France, il utilise à cette occasion pour la première fois un appareil panoramique. Son travail de réflexion vis-à-vis de l’influence de l’homme sur les changements du paysage aboutit à l’ouvrage « Chaos » en 1999. En 1987 il est naturalisé français, et est exposé en 1988 au Palais de Tokyo à Paris et à l’International Center of Photography à New York. Puis il travaille à une commande de la Mission Photographique Transmanche, sur les changements causés par la construction du Tunnel sous la Manche. En 1988 paraitra «Exils » un autre gros succès de Josef.


Après 20 ans d’exil, il retourne en Tchécoslovaquie en 1990 et commence à photographier en Europe de l’Est. Ses photographies du Printemps de Prague sont présentées pour la première fois dans son pays. En 1992, il est nommé chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Cette même année il va à Beyrouth et y photographie le centre-ville pour un ouvrage collectif. Après quatre années de travail sur la région des monts métallifères du nord de la Bohème, il conçoit en 1994 l’exposition et le livre de photographies panoramiques « Le triangle noir ».
Il accompagne le cinéaste Théo Angelopoulos sur le tournage du « Regard d’Ulysse » et donne sa vision personnelle des pays des Balkans. En 1996, il est sollicité avec huit autres artistes pour témoigner de la dévastation, causée par l’exploitation industrielle et de massives extractions minières à ciel ouvert, des paysages dans la région située aux confins de la Saxe, de la Pologne et de la République Tchèque. Deux ans plus tard, c’est par le Cardiff Bay Arts Trust qu’il est commandité pour faire une série de photos panoramiques du sud du Pays de Galles. Son « importante contribution à l’art photographique » est récompensée en 1998 par la médaille du centenaire de la Royal Photographic Society de Bath, Angleterre.


En 2006, paraît « Koudelka », premier ouvrage rétrospectif réalisé par son ami Robert Delpire. Il écrira ces mots à propos du travail de Josef sur les gitans : «Dans la fixité même des personnages que Josef interroge et qui l’interrogent, il y a comme une sorte de tension, un frémissement, une sourde rumeur de sang vif soudain contenu. Ce n’est pas tant le caractère provisoire de l’immobilité, le temps suspendu propre à l’instantané, c’est le sentiment que cette précaire immuabilité n’est qu’un phénomène de surface. Sous chacune de ces peaux tannées et glabres glisse silencieusement la glace de toutes les peurs. Enracinés comme des arbres secs à l’intérieur de ces murs blancs et nus, les hommes tracent les lignes, indiquent les masses d’un ordre statistiquement géométrique. Prisonniers de l’attention qu’ils portent sans naïveté à l’événement photographique, ils sont à la fois témoins et acteurs de leur propre présence. Qu’ils veillent la victime d’un meurtre, qu’ils exhibent leurs trésors dérisoires, qu’ils s’affichent devant Josef dans l’ironique ostentation d’un dénuement accepté, ils donnent à l’image son poids de classicisme et de tradition. » Cette quête depuis les origines en Inde, jusqu’à la situation actuelle de ces populations lui tenait tant à cœur qu’à peine arrivé en fuite à Paris, il se remet en route pour capter d’autres visages de gitans. Le travail de Koudelka sur les roms est remarquable et a été réalisé sur plusieurs années. Les images sont fortes, impressionnantes et très touchantes. Sinon il fuit, il glisse dans le temps et hors du temps, il voyage au travers de l’humanité, toujours en route vers d’autres visages. Lui le tchèque, maintenant citoyen français, se refuse à bien parler l’anglais et le français, volontairement sans doute pour échapper à la horde des questionnements qu’il n’aime pas. Atypique, sauvage, solitaire, il va là où le vent le pousse, souriant et insaisissable. Il vit dans une sorte d’ailleurs dont parfois il daigne restituer quelques images, en gardant jalousement par-devers lui la plupart. Ce pèlerin de l’invisible, de la fusion de l’image avec le sensible, est avant tout un tendre visionnaire cherchant la fervente humanité, celle des réprouvés, la beauté nue des paysages déserts. Alors il va, il marche, photographiant sans cesse, et montrant peu de son travail.


En 2008, paraitra « Invasion Prague 68 », édité en onze langues. En 2001, Josef Koudelka exhume une version mise en page antérieure au projet déjà paru de Gypsies. En 2011 cette version de « Gypsies » revue et enrichie de plusieurs photographies est rééditée. Elle est complétée avec des reportages réalisés en Moravie, en Roumanie, en Hongrie, en France, en Espagne et surtout en Bohème. Koudelka au cours de sa carrière a reçu diverses récompenses dont le Grand Prix national de la Photographie décerné par le Ministère de la Culture française en 1987, le Photographic Book of the Year Award pour « Exils », le prix HCB en 1991 et l’ICP Infinity Award en 2004. Il est nommé chevalier de l’ordre des Arts et Lettres en 1992.


Rendu célèbre par ses reportages dans l’est de la Slovaquie de 1962 à 1968, sur les gitans plus ou moins parqués dans leur propre pays, eux les hommes du voyage et des étoiles, et auxquels il consacrera dix années de sa vie et toute son humanité. Célèbre, presque une légende vivante même, lui le photographe aux semelles de vent qui fuit les expositions et la gloire. Par exception, et pour célébrer la suite de ses hommages aux gitans dont il a voulu clore l’errance par « la fin du voyage », il sera l’invité principal des rencontres d’Arles de juillet  2012. C’est surtout ce travail sur les Gitans que j’ai choisi de partager avec vous aujourd’hui, quelques autres photos du printemps de Prague notamment y seront associées. Il a su devenir l’ami des gitans de Bohême, de Slovaquie, d’Espagne, de Hongrie et d’ailleurs. Car très jeune, à 24 ans il est allé vers eux simplement avec bonté et avec pureté. Les gitans l’ont adopté, et lui les a aussi considéré comme son peuple, et ce partenariat de plus de dix ans aura été celui du respect et de l’amitié : « Je ne sais pas trop pourquoi j’ai commencé, pour la beauté sans doute. Mais je sais pourquoi je n’ai pas pu arrêter, pour la musique. »


Je vous invite à découvrir une grande partie de son travail sur http://www.magnumphotos.com/Archive/ et sur http://www.magnumphotos.com/


Quelques unes de ses photographies sont dans le portfolio :