Marie Dorigny


Un parcours crescendo :

Photojournaliste née à Grenoble en 1960, Marie Dorigny a fait un Deug de lettres parce qu’elle ambitionnait de devenir prof de fac, elle passe licence et maîtrise à la Sorbonne. A Paris elle prend conscience qu’il y a une vie intellectuelle et artistique qui lui donne envie de faire autre chose. Durant sa maîtrise, elle postule pour un poste d’assistante de Français aux Etats-Unis, job qui va faire basculer son avenir. Elle voyage dans le monde et rencontre des gens qui lui ouvrent des horizons nouveaux. Si bien qu’en rentrant en France, elle n’a plus envie de retourner à la fac, elle arrête et postule pour un poste dans son quotidien régional, le Dauphiné Libéré. Elle a alors 23 ans et commence ce nouveau métier de journaliste, sans se douter qu’elle ne l’abandonnera jamais tout à fait. Pendant sept ans, elle va apprendre le métier de rédactrice avec tout ce que cela implique, du fait divers aux chiens écrasés… Puis elle rédigera quelques papiers dans le domaine économique, sujet qui l’ennui profondément, avant de s’essayer à des thématiques scientifiques. Mais tout cela ne la faisait pas rêver ni beaucoup voyager. Ainsi, pour répondre à son envie de se trouver au plus près de l’événement, elle démissionne après 7 ans de pratique du journalisme. En 1989, elle devient alors photographe (autodidacte) de presse et fait ses premières armes lors de la révolution roumaine qu’elle couvre en décembre de cette même année. Ses images séduisent l’agence « Réa », qui la prend sous contrat à partir de juin 1990. Elle collabore depuis avec la presse écrite nationale et internationale dans le cadre de son travail qui porte, notamment, sur l’exploitation et les trafics des êtres humains. Elle s’intéresse aussi aux droits de l’homme et de la femme, au travail des enfants, aux filières d’immigration clandestine, aux formes contemporaines d’esclavage ou à la vie des femmes de banlieue… Aujourd’hui Marie Dorigny vit et travaille à Paris.


Ses réalisations :

Une fois sa carrière lancée par Réa, elle s’engage dans la photographie humanitaire en couvrant l’exclusion dans le monde entier. En 1991, son reportage sur les effets de la guerre chimique au Vietnam lui vaut un prix au World Press Photo. En 1992, elle est amenée à travailler avec Robert Capa, sur un projet traitant du travail des enfants, mais nous en parlerons plus en détails plus loin. Suite à ce projet, elle publiera en 1993, aux Éditions Marval « Enfants de l’ombre », avec des textes du grand reporter Sorj Chalandon de Libération. Elle travaille également en parallèle sur des projets plus personnels, comme celui du Cachemire, région où elle s’est rendue pour la première fois en 1991, là encore cela fera l’objet d’explications plus précises dans un paragraphe dédié à ce sujet. Parallèlement, Marie développe jusqu’en 1994 un projet personnel sur la famille, la prostitution et le sida à travers 5 pays (la Roumanie, les Etats-Unis, la Tanzanie, la Thaïlande et l’Inde) et réalise des images sur la condition de la femme en Afrique Noire pour les Nations-Unies. Elle se consacre, en 1997, à la réalisation de reportages sur l’esclavage domestique des femmes en France, documentaire publié par Géo et à l’origine d’une série d’expositions qui durera trois ans, dans toutes les Fnac européennes. La même année, elle enchaîne avec un autre documentaire sur l’exploitation de clandestin chinois à Paris. Début 1998, Marie couvre la marche des enfants en Inde puis rejoint aux USA le groupe Julia Dean and Associates, composé de onze photographes qui travaillent sur un projet traitant d’un sujet qu’elle connaît bien : le travail des enfants. Chaque photographe partira un mois dans un pays, au final onze pays différents seront ainsi couverts. En 2002, Marie rejoint l’agence « Editing », elle y retrouve Marc Epstein, rédacteur en chef du service monde au journal L’Express et grand reporter depuis une quinzaine d’années. Entre janvier 2002 et décembre 2003, elle va effectuer plusieurs séjours au cachemire pour différents journaux, français ou étrangers, en vue de la publication de l’ouvrage « Cachemire, le paradis oublié » qui sortira en 2004 aux éditions du Chêne. Ce sujet fera également l’objet, en 2007, d’un projet personnel exposé au Muséum de Lyon et au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone dans le cadre de l’exposition thématique « Frontières ». La Bibliothèque Nationale de France a présenté son travail sur la prostitution et l’immigration clandestine, en 2006, dans le cadre de l’exposition « Pour une photographie engagée ». Marie Dorigny rejoint l’agence Signatures dès sa création, en 2007, elle en est membre, et à ce titre, une partie de son travail est visible sur http://www.signatures-photographies.com/kaaWeb/accueilWeb/book/spip.php?page=photographes&id_rubrique=133. On peut également découvrir ses images sur le site Grands Reporters, que j’affectionne particulièrement, http://www.grands-reporters.com/. En 2008, son reportage « Inde, si loin de Gandhi » a été exposé au festival de photojournalisme Visa pour l’image et publié dans GEO sous le titre « Sur les traces du Mahatma, soixante ans après sa mort. » Ses photographies ont été publiées dans Libération, Le Monde, L'Express, Le Nouvel Observateur, Elle, Géo, La Vie, Life Magazine, The Independent, Der Spiegel ou le Time Magazine...


Une vision du métier de photojournaliste :

Les premières années (89, 90 et 1991) quand elle commence dans le métier de photographe de presse, elle fait du tout-venant : La révolution roumaine, la guerre du Golfe, les Kurdes d’Iraq ou encore l’assassinat de Rajiv Gandhi, qui se produit d’ailleurs au moment où elle se trouve sur place en Inde. Mais le fait de devoir travailler dans l’urgence et l’obligation de transmettre rapidement les images sans même les voir, sont autant de pratiques qui l’ont vite frustrée. Il faut avoir à l’esprit que les photographies à cette époque sont éditées et diffusées alors que l’auteur est très souvent encore dans le pays d’origine. De ce fait, les photographes de presse perdent totalement le contrôle sur leur travail et l’aspect post-production leur échappe complètement, alors même qu’ils sont les auteurs des clichés et qu’ils en ont une interprétation précise. Parfois ils aimeraient faire passer tel ou tel message par le biais d’un style de développement précis mais ils ne peuvent pas participer à cette phase qui s’apparente pourtant à l’aboutissement de leur travail. Par ailleurs le côté « de passage » qui fait que les photojournalistes arrivent, shootent et repartent, gêne considérablement Marie : « J’avais l’impression d’effleurer les problèmes et de ne pas avoir le temps de rester dans les pays pour rencontrer vraiment les gens. J’ai rapidement eu l’envie de faire du magazine. ».

Marie Dorigny a en permanence, le souci de délivrer une information sourcée et vérifiée, mais aussi racontée et ordonnée, elle immortalise l’instant et n’a comme limite que son ressenti sur le moment. Elle se décrit pourtant comme quelqu’un qui traduit simplement l’information en n’étant qu’une intermédiaire entre l’action et le spectateur. Elle n’intervient pas outre mesure dans ses images, car elle ne pratique pas de montage, ni n’organise de mise en scène, elle se cantonne au photo-reportage dans le pure style natif.

Elle a d’ailleurs une position assez rare et intéressante au sein de la profession, moralement elle ne pourrait pas faire la photo d’une petite fille qui va être excisée, elle aurait l’impression d’être complice. Il appartient, selon elle, à chacun de s’adapter en fonction de sa morale et de son éthique face à une situation précise et de se poser des limites. Elle déclare par exemple dans une interview : « C’est un peu comme si on me demandait d’aller photographier un viol. Qu’est-ce que fais ? Je fais la photo du viol pour dénoncer la violence contre les femmes ou alors j’empêche cette femme de se faire violer ? » Une position vous l’avouerez assez opposée à celle de la plupart des photoreporters et des photojournalistes. Dans le même état d’esprit, elle avoue naturellement ne pas déclencher quand elle est devant quelqu’un que l’on est en train de frapper devant elle, au contraire elle intervient pour empêcher cela. Ces limites restent des interrogations que tous les journalistes, les photographes ou les gens de télévision ont, parce qu’il est aussi prouvé que souvent, de telles choses se produisent justement parce qu’ils sont présents.


Le travail des enfants :

Tout commence en 1992, quand elle a la chance de travailler avec Robert Capa sur un projet portant sur l’exploitation des enfants dans le monde pour le Bureau International du Travail des Nations-Unies. Marie se retrouve désignée pour faire la couverture photo du documentaire, elle mènera ce projet durant deux ans et continuera de façon épisodique à travailler à titre privé, sur ce sujet qui la passionne. Depuis Marie dénonce à travers ses clichés les trafics d'êtres humains en tout genre, et notamment le travail des enfants dans le monde. Après avoir élargi le champ de ses recherches sur cette main d’œuvre infantile à la Colombie, l’Inde, l’Egypte, les Etats-Unis et la Russie, elle se tourne vers l’Europe avec l’Angleterre, l’Italie et le Portugal. Puis elle élargit encore le thème en mars 1996 dans le cadre d’un reportage pour Life Magazine sur les conditions de l’enfant au Pakistan et en Inde.

Elle est notamment l’auteur de la fameuse photographie sur laquelle on voit un enfant de Lahore, au Pakistan, en plein travail. Il coud à la main des ballons pour une célèbre marque que nous ne citerons pas, disons simplement que l’emblème est une virgule. A l’époque, pour ce travail quotidien, l’enfant gagnait par jour l’équivalent de 0.70 centime d’euro d’aujourd’hui ! Ce cliché a amené tout un débat au niveau national aux Etats-Unis sur le rôle des multinationales dans ces pays là. Ce genre de photos était très difficile à prendre, (aujourd’hui c’est quasi impossible) car les sites de production sont interdits aux journalistes. Quand les gens de la marque en question ont vu la publication, ils ont eu une réaction assez classique en remettant en cause l’intégrité du travail de son auteur. C’était un mauvais coup pour eux, même si le sujet du reportage n’était pas orienté contre eux, mais Life Magazine voulait simplement montrer qu’il y avait des industriels occidentaux impliqués dans l’exploitation des enfants via leurs délocalisations. Ils voulaient des preuves que des produits vendus sur le marché américain avaient été produits par des enfants en inde. En se promenant dans la région de Lahore, qui est la région qui produit 80% des ballons de foot du monde, Marie tombe par hasard sur un petit atelier où il y avait des ballons reconnaissables en train d’être cousus par des enfants.

Marie déclare dans un entretien sur ce sujet qui la préoccupe : «  Et puis c’est vrai que le travail des enfants… Je ne comprends pas que l’on ne s’engage pas dans cette lutte… Ca paraît une telle injustice sociale… Ce que l’on fait à ces enfants est tellement monstrueux que je ne peux pas envisager de faire ça pendant 15 jours et puis tourner le dos et passer à autre chose… Après on peut toujours réfléchir aux motivations personnelles… C’est toujours complexe… Disons que depuis toujours je veux faire du journalisme social parce pour moi -c’est peut-être un mythe- le journaliste est quelqu’un qui participe à l’évolution de la société, qui favorise les changements de mentalités, qui est là pour dénoncer, pour que derrière, il y ait des changements. C’est une vision peut-être un peu glorieuse de la profession, mais c’est vrai que j’ai été nourrie des livres de Kessel et de London qui étaient journalistes et écrivains qui ont posé de vraies questions sur leurs sociétés. »

Interrogée sur sa sensibilité et celle véhiculée par ce sujet, Marie livre ses états d’âme et sa réflexion sur la portée de son travail « Au niveau professionnel, on a beau être contente d’avoir fait ces photos, on se pose la question de leur utilité. Vais-je modifier quoi que ce soit avec ces photos ? Moi, je continue à y croire. Je pense que mon travail est tout petit, mais qu’il y a plein de gens qui font le même et que l’on peut peut-être arriver à bouger des choses tout doucement, à nous tous. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe actuellement avec le mouvement « Antimondialisation ». Ce n’est pas né d’hier. Ce sont des années et des années de militantisme sur toute la planète qui d’un seul coup convergent et qui trouvent actuellement un écho. Ce qui s’est passé avec Bové, je trouve ça très intéressant. Je me dis qu’il faut réfléchir sur du très long terme en se disant que l’on met des petites pierres, que c’est un parcours que l’on met en place tout doucement. Mais c’est vrai que parfois je suis très impatiente. Et quand je me dis que ces photos d’enfants, je les ai faites il y a pratiquement dix ans et que la situation est toujours la même pour la plupart d’entre eux, ça a un côté très frustrant. On peut avoir envie de capituler. »


L’Inde, la seconde nation de Marie :

Depuis une quinzaine d’années, elle se rend tous les ans en Inde ou au Pakistan, pays que Marie connait bien. Ses contacts sur place, elle les a tissés au fil des années où elle a établi un vaste réseau associatif. Ainsi les ONG telles que « Frères des hommes », « Ekta Parishad » ou « Prayas » lui apportent toute l'aide dont elle a besoin sur place. Le 30 janvier 2008, lors de la commémoration officielle des 60 ans de la mort du Mahatma à Bhitharwa, Marie part avec Christèle Dedebant, à la rencontre d’hommes politiques, de notables et de propriétaires terriens... Elle fera un reportage photo sur ces derniers intitulé « Sur les traces du Mahatma, soixante ans après sa mort », Christèle s’occupant de l’aspect rédactionnel de l’article. Les notables les ont reçues chez eux pour parler du Mahatma, qui a semé les graines de la lutte des « Sans-terre ». En apparence, ils le respectent mais en réalité, ils se fichent de ses principes. Mais ce qui a le plus étonné Marie, c’est de croiser des intouchables qui ne connaissaient même pas le nom, ni l’œuvre du Mahatma. Pourtant, l’héritage de la méthodologie Gandhi est restée bien encrée, la misère et la faim sont toujours dénoncées de manière pacifique, à travers des marches et des pétitions. Et ça fonctionne ! En octobre 2008, par exemple, le groupe Tata renonçait à l’implantation de l’usine de la « Nano », au Bengale face à la pression des paysans. Ce sont les associations qui fédèrent ces mouvements, l’Ekta Parishad, par exemple, a fait voter de nombreux textes sur la protection des terres des aborigènes convoitées par de grandes et puissantes multinationales. Aux dires de Marie, ce sujet était assez complet et attrayant à réaliser car il touchait à la micro-économie, à la politique locale, à l’écologie, aux castes, à la mondialisation et aux violences policières. Enfin la photographe restée sur place plus longtemps que Christèle, en a profité pour se rendre dans l’état du Chhattisgarh, une région en situation de guerre à cette époque. Les affrontements entre la guérilla Naxaliste, qui lutte pour une réforme agraire, et le gouvernement étaient quotidiens. La police est partout, il y a des accrochages et des meurtres tous les jours. J’ai pu en faire quelques clichés, mais je n’ai pas eu suffisamment de temps pour pénétrer les forces rebelles maoïstes. Peu de temps avant mon séjour, deux journalistes indiens ont réussi à passer plusieurs jours dans un camp d’entrainement. C’est un petit regret qui donnera peut-être lieu à un autre reportage…

Toujours en Inde, le Cachemire fut l’objet d’un autre reportage personnel mené par Marie Dorigny de manière volontaire sur plus de quinze d’années. Ainsi, voyage après voyage, en croyant simplement se fondre dans la douce intimité du Cachemire, Marie s’est laissée envahir par son humanité, son esprit de tolérance et ses splendeurs qui ne laissent personne de marbre. Elle a su y capturer la magie de ce pays du Sud de l’Inde qui demeure intacte malgré quatre guerres entre Indiens et Pakistanais qui ont déchiré la région depuis 1947. La frontière qui sépare ces pays respectifs a coupé la région en deux et divisé les familles de part et d’autre de la ligne de contrôle. La photographe a senti assez rapidement, contrairement à la horde des photoreporters sur place, qu’il n’y avait pas que des images de guerre et de violence à ramener d’un tel pays. Ainsi elle va fixer sur ses photographies la lumière sublime des reflets des contreforts de l’Himalaya, l’eau calme du lac Dal, le chant des muezzins des mosquées de Srinagar, l’élégance des marchés flottant, la rude cueillette du safran, la grâce des fleurs de lotus, la beauté des transhumances et des jardins moghols. Sur le plan humain on retient une série de portraits en noir et blanc sur lesquels on remarque la joie de vivre ou le bonheur des moments simples partagés telle l’heure du thé. L’autre aspect mis en exergue est celui de la douleur des Cachemiris victimes d’une guerre civile que Marie nous présente par des corps sans vies, tués par l’armée indienne.


Son site http://www.mariedorigny.com/ n'est plus actif, je vous propose donc de vous rendre sur http://www.myop.fr/photographer/marie-dorigny/


Quelques unes de ses photographies sont dans le portfolio :