Abbas


Le personnage :

Abbas de son nom complet Abbas Attar, est né en 1944 à Khash, dans le Baloutchistan iranien. C’est un photographe franco-iranien. Il s'est principalement consacré à des reportages photo traitant de la vie politique et sociale des sociétés en conflit. Son travail s’est essentiellement porté depuis 1970 sur les guerres et les révolutions qu’il a couvert dans le Biafra, le Bangladesh, l'Irlande du Nord, le Viêt-Nam, le Moyen-Orient, le Chili, Cuba et l'Afrique du Sud pendant l'apartheid. De 1970 à 1978, il publiera ses clichés presque exclusivement dans les magazines internationaux. Membre de Sipa de 1971 à 1973, il rejoint ensuite l’agence Gamma où il reste de 1974 à 1980, depuis 1981 Abbas fait partie de la prestigieuse agence Magnum dont il devient membre en 1985.

Son style est basé sur l’émotion, le ressenti et l’absence de mise en scène et de préméditation. Il déclare : « Aujourd’hui, ma photo est une réflexion qui se concrétise dans l’action et aboutit à une méditation. Spontanément dans le viseur, le moment précis à figer m’apparait naturellement pendant l'action. C’est là, pendant ce moment exaltant et fragile, que s’élabore la véritable écriture photographique. »


Premiers faits d’arme :

De 1978 à 1980, Abbas a photographié la révolution en Iran, où il est retourné en 1997 après dix-sept ans d'exil volontaire. Son livre « Iran Diary 1971-2002 » est une interprétation critique de l'histoire iranienne, photographiée et écrite comme un journal personnel.

Pendant ses années d'exil Abbas a constamment voyagé. Entre 1983 et 1986 il va au Mexique, pour tenter de photographier un pays comme un romancier aurait pu écrire sur lui. En 1992, l'exposition qui en a résulté et son livre, « Return to Mexico, journeys beyond the mask » l’ont aidé à poser définitivement son esthétisme et sa technique photographiques.

Entre 1987 et 1994, il s'est concentré sur la réapparition de l'Islam dans le monde entier. Il publiera le livre « Allah O Akbar: A Journey Through Militant Islam» et montera l'exposition du même nom qui couvre en photos vingt-neuf pays sur quatre continents. Ce livre expose les tensions intérieures dans les sociétés musulmanes, déchirées entre un passé mythique et un désir de modernisation, une envie de démocratie. Un autre livre paraîtra plus tard en 2000 intitulé « Voyage en Chrétientés » qui explorera le Christianisme comme un phénomène politique, rituel et spirituel.


L’évènement qui marque sa vie :

Les préoccupations d'Abbas pour les religions l'ont poussé en 2000 à commencer un projet sur l'animisme, dans lequel il a cherché à découvrir pourquoi des rituels « non-raisonnables » sont réapparus dans un monde de plus en plus formaté par la science et la technologie. Il a abandonné cette entreprise, suite aux évènements du 11 septembre 2001. Ce jour-là Abbas est en Sibérie, il y travaille sur le renouveau chamanique, quand il assiste en direct à la télévision à l’effondrement des Twin Towers à New York. Puisqu’il avait travaillé sur l'Islam et l'islamisme pendant sept ans, il a tout de suite su que c'étaient les islamistes qui avaient fait ça. Un an plus tard, il se rendra à New York, à Ground Zero devant le trou. Il voit dans les débris une immense croix, de plusieurs mètres de haut, réalisée avec deux poutres soudées directement prélevées des ruines. Cette croix l'interpelle ; c'est comme si les ouvriers qui l'avaient érigée étaient en train de dire : "Ce n'est pas seulement notre pays qui est attaqué mais notre civilisation, notre culture." C'est à ce moment-là qu’il se posera la question qui va guider son prochain gros travail de photojournaliste : "Est-ce qu'un fanatisme, celui des islamistes, va nourrir un autre fanatisme ?"

Le 11 Septembre est le premier grand événement planétaire à avoir entraîné une somme colossale de témoignages et à avoir fait d'Internet la plus grande banque d'images qu’il soit. En pleine période de crise de la photographie, le travail d’Abbas va être une forme de retour aux sources du véritable reporter-photo. Quand Abbas parlait du Liban, ce n'était pas tant les combats qui l'intéressaient dans le conflit, la guerre ne se résume pas aux affrontements, c'est un phénomène plus complexe, il y a l’avant et l’après et c'est souvent cet avant qu’il  racontait, parce qu'il y avait une dimension psychologique, économique et sociale. Pour le 11 Septembre, c'est un peu la même chose, ce n'est pas tant l'événement qui l'intéressait mais les conséquences de celui-ci. De ce postulat le travail d’enquêteur, de journaliste photographique reprenait alors tout son sens.

Ce traumatisme le poussera donc à entreprendre un tour du monde islamique durant sept années à travers seize pays dont Jakarta, Istanbul, Zanzibar, Bagdad, Sanaa ou Jérusalem. Le livre- journal qui en résulte « Au nom de qui ? » est publié en 2009. Les photographies d’Abbas témoignent de l’incertitude et de la peur du monde face à la menace djihadiste. Accompagnées de son journal de voyage, les images de cet ouvrage témoignent des interrogations de l’auteur : comment la oumma – la communauté des croyants – réagit à l’horreur du fanatisme. Comment l’islamisme et sa forme terroriste, le djihadisme, se nourrissent d’islam, leur culture religieuse commune. Même s’ils perdent beaucoup de batailles contre les États qui les pourchassent désormais sans pitié, les djihadistes ne seraient-ils pas en train de gagner la guerre des esprits avec « l’islamisation rampante » de la société ?

Il définit ces religions comme un phénomène culturel plutôt qu’une réelle foi, et pense qu’elles se métamorphosent en idéologies politiques et donc en sources de luttes stratégiques partout dans le monde. Selon Abbas, la montée de la religion comme identité nationale a changé la façon dont les gens vivent.

Les conditions de ce reportage, où la plupart des photos sont faites en extérieur, est le résultat d’une totale improvisation car Abbas n'a pas organisé ses prises de vue. A Gaza, si les Israéliens décidaient de couper la route, il suivait la foule et allait là où elle était obligée de se rendre. Une part prépondérante de hasard et de chance s’enchaina dès lors qu’il avait pris la décision de faire ce travail. Il ne suivait qu’un macro-plan de route, le guidant de pays en pays, mais une fois sur place, tout devenait de l’improvisation. Si surprenant que cela puisse paraître dans ce projet, Abbas ne contrôlait pas l'image, il l’a prenait au gré de son périple et tentait simplement de la transcender.

Dans ce livre Abbas n'explique pas pourquoi le 11 Septembre a eu lieu mais se contente de donner des clés pour comprendre comment un tel phénomène a pu se produire. Sur ce point les textes du livre ont une grande importance. En effet les gens ont tendance à interpréter l’image d'une façon toujours très personnelle. Pour s'assurer que le spectateur-lecteur « lise » les photographies comme il l’entend, Abbas a attaché une grande importance au texte. Celui-ci ne se réfère jamais directement aux images mais aux situations dans lesquelles il était quand il les prenait.


Et toujours l’attirance pour les religions :

En 2007, Abbas tombe par hasard sur l’écran de son ordinateur sur la photo d’une petite fille Khmer, une des nombreuses martyres du génocide cambodgien. Cette image n’a cessé de le poursuivre, elle a été pour lui le déclic… Comment un pays qui se dit bouddhiste depuis des siècles a-t-il pu se livrer à l’un des pires génocides du XXe siècle ? De 2008 à 2010 c’est à cette question qu’Abbas a voulu répondre. Il voyage donc de par le monde pour photographier le Bouddhisme, avec cet œil sceptique, il mène son reportage à travers douze pays, toutes les communautés bouddhistes qu’il a recensées. En 2011 parait « Les enfants du lotus, voyage chez les bouddhistes » qui est un livre fort où le regard acéré d’Abbas nous emmène au cœur de la pratique bouddhiste et nous fait découvrir sa beauté et ses failles. Puis en 2011 il a commencé un projet identique qu’il veut mener à long terme sur l'Hindouisme.

On le voit, Abbas travaille encore à l’ancienne, comme les vrais photojournalistes, il se met un projet en tête et part vers celui-ci. Puis sur place il opère au feeling, sans organisation particulière, cela rend au final des clichés à l’ambiance forte et à l’émotion intacte. Depuis que j'ai rédigé cette biographie, Abbas nous a hélas quitté le à Paris, Il était âgé de 74 ans.


Je ne saurais trop vous conseiller de découvrir l’étendue de son talent en consultant ce lien qui rend compte de son parcours photographique : http://www.magnumphotos.com/


Quelques unes de ses photographies sont dans le portfolio :