Horst Faas


Monsieur Pulitzer :
Horst Faas est né en Allemagne, à Berlin en 1933, il a commencé sa carrière à l'Agence Keystone en 1951. Dés lors, à peine âgé de 21 ans, il couvre déjà des événements majeurs tels que l'Indochine ou les négociations de paix à Genève en 1954. En 1956, il rejoint l'agence Associated Press, où il va se forger une réputation de photographe de guerre audacieux et surtout d’un homme dur qui fait des images parfois choquantes. Effectivement ses clichés sont impitoyables, ils rendent compte sans concession d’une extrême violence qui nous interpelle encore aujourd'hui. Il a couvert la guerre du Vietnam qui lui vaudra son premier Pulitzer. Puis il sera reporter de guerre au Laos, au Congo, en Algérie et plus tard au Bangladesh, où il a remportera un second Pulitzer. Faas sera grièvement blessé par un éclat d’obus en 1967, ne pouvant être évacué, il sera pris en charge par les chirurgiens militaires stationnés au Vietnam. Sa blessure le ralentira temporairement mais il continuera à travailler pour l’AP à Saigon, puis couvrira l'offensive du Têt de 1968 et la prise d'otages des athlètes israéliens à Munich en 1972 lors des Jeux olympiques. Après avoir pris sa retraite de l'AP en 2004, Il a produit quatre livres sur sa carrière et d'autres photographes de presse, y compris « Requiem », un livre sur les photographes tués des deux côtés durant la guerre du Vietnam. Sa santé commence à se détériorer en 2005, souffrant d’une paralysie des membres inférieurs jusqu’à la taille. Il décède en 2012 à Munich, à l’âge de 79 ans après une vie bien remplie d’une passion dévorante.


L'armée de Horst :
Entre 1962 et 1974, Horst devient photographe en chef pour l'Asie du Sud-Est de l'Associated Press, où il a été le mentor de dizaines de jeunes photographes qui ont été envoyés à travers le Vietnam pour capturer des images de la terreur et de l'inhumanité de cette guerre. En effet à cette époque, Faas ne se contente pas de couvrir la guerre, il se met à recruter et à former des soldats américains et de jeunes vietnamiens talentueux, créant ce qui est connu sous l’appellation de « l'armée de Horst ». Il fournit du matériel photographique et entraine ses recrues à prendre de bonnes photos. Il était en quelque sorte un formateur de photographes en temps de guerre. Dans les conseils qu’il prodiguait pour atteindre ce but, voici l’une de ses déclarations regroupant quelques unes des règles qu’il appliquera d’ailleurs tout au long de sa carrière : « Je sais comment voyager et prendre soin de moi-même, survivre et être toujours en mesure de prendre des photos. Il faut savoir se lier d'amitié avec des gens quand on doit les photographier. Mais il faut savoir aussi, et surtout, ne pas se faire remarquer et ne pas s’impliquer personnellement entre les protagonistes. Un photographe doit toujours se situer en dehors de ce qui se passe. Il ne peut pas intervenir. Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas avoir d'opinions personnelles, mais vous n'avez pas besoin d'aimer la guerre pour la photographier. Au contraire. La plupart des photographes qui couvrent ces conflits sont horrifiés par ce qu'ils ont devant eux. C'est vraiment le secret de toute bonne photographie de conflit. » Sa réputation de maître exigeant, rigide et perfectionniste n’a jamais été démentie. Il y avait pourtant en lui un côté « humaniste », ce qu'il était très réticents à admettre. Ainsi il était le premier à aider ses ex-collègues moins fortunées et à rallier les causes qu’il jugeait justes. Il été également très cultivé et lisait tout ce qu’il trouvait sur l’histoire et la culture asiatique. Il était également passionné par l’art et a réuni à ce titre une impressionnante collection de porcelaines chinoises Ming, de bronzes et d’autres trésors artistiques ...


Le Vietnam :

Faas est crédité comme étant l'un des premiers photographes du Vietnam à utiliser un Leica même si avant lui Larry Burrows était le réel innovateur. Le Leica est l’appareil photo qui a permis d’être toujours informé et en alerte visuelle sur ce qui se passait tout autour de soi. Horst a passé beaucoup de temps au Vietnam en travaillant en étroite collaboration avec les troupes et les civils vietnamiens pris au milieu du conflit. Dans une interview accordée en 1997 au journaliste Terry Gross, Faas déclare : « A cette époque il n'y avait pas de mauvais photographes car il n'y avait pas de place pour les médiocres dans de telles situations. » Même s’il s’empresse d’ajouter : « Si vous possédez un appareil photo, cela ne signifie pas que vous êtes un photographe ». Sa couverture du Vietnam lui a valu le prix Pulitzer en 1965. D’ailleurs Faas expliquera que l'autocensure lui a permis de couvrir la guerre comme il l’a fait : « Il y avait l'autocensure. J'ai toujours dis aux gens que c'était extrêmement important de garder cela à l’esprit. Lorsque vous êtes privilégié au sein d'un groupe de personnes qui ont une mission difficile, les gens qui ne respectent pas ce principe font des choses stupides et sont un danger pour le groupe, et bien sûr pour eux-mêmes. Par exemple, faut-il diffuser les images d’un soldat qui fait sauter un troupeau de vaches à la grenade ? La réponse est non bien évidemment ! Je ne vais pas utiliser ces photographies parce que vous avez devant vous peut être un « acteur » qui joue un rôle devant la caméra, ou un psychopathe, ou un idiot, ou encore quelqu’un qui craque nerveusement. Comment expliquez cet événement isolé au public américain, sans qu’il soit interprété comme une généralité du comportement des soldats américains au Vietnam ? » Chaque photographie a une portée et est susceptible d’interprétations imaginables, il faut en maîtriser les conséquences. Par exemple l’image du soldat vietnamien qui marche le long d'une route bordée de cadavres, alors que tout autour de lui des équipes médicales s’activent pour sauver les vietnamiens blessés suite à l’explosion d'une bombe, présente un monde qui vit une situation de chaos. A l’inverse, l’image de soldats qui se reposent après une mission, humanise les combattants... Chaque image a un impact sur l’opinion et sert aussi à faire prendre conscience aux spectateurs que celui qui est à l’image pourrait être un frère, un père, ou une connaissance, mais est piégé dans des situations de guerre fugaces et parfois mortelles.

L’aspect le plus frappant dans la carrière de photographe de guerre de Horst Faas, est la façon dont il a pris certains clichés. Au Vietnam, dans ses premières années de carrière, il disparaissait dans la jungle avec des troupes armées, ou il sautait d’un avion pour être toujours au plus près de la guerre. William Prochnau, reporter américain en Asie du sud et au Vietnam, raconte dans un article qu’il y a même eu une rumeur selon laquelle Faas s’était retrouvé bloqué et en danger de mort, après avoir suivi des GIs à travers un champ de mines. Il leur avait suggéré de faire un détour mais devant le refus des hommes en arme, il leur avait emboîté le pas. C’est un exemple de plus qui atteste que Horst cherchait au plus proche le contact avec la guerre. Les images de Faas qui ont obtenu un Pulitzer en 1965, montrent clairement qu’aucune guerre ne ressemble à une autre, une guerre n’est pas seulement faite d’explosions et d’ordres donnés par des généraux. Une guerre c’est aussi des hommes armés de fusils côtoyant des civils qui n'en ont pas, un conflit c’est aussi un soldat qui couvre sa bouche et son nez avec un foulard devant l’odeur de cadavres en décomposition. C'est la lumière que provoque les tirs et qui retombe après l’affrontement …


Horst, « Découvreur de talents » :
Sous sa seconde casquette, en tant qu’éditeur, Faas a aussi contribué à diffuser des images particulièrement controversées. Par exemple, c’est lui qui a fait en sorte que la photographie d'Eddie Adams prise en 1968, lors de l’exécution d'un prisonnier par un général sud-vietnamien soit publiée. C’est également lui, qui en 1972, a autorisé contre l’avis de tous la publication du cliché d’un photographe de guerre vietnamien nommé Nick Ut (D’ailleurs Adams et Ut ont touts les deux obtenu le prix Pulitzer pour ces images respectives, est-ce une coïncidence ?). On y voit sur la photo des enfants fuyants par la route, après l'attaque aérienne américaine du village de Trang Bang, situé dans le Sud Vietnam. Parmi eux, au centre du cliché court perdue et apeurée, une petite fille nommée Kim Phuc, elle est nue et brulée au napalm. La vue de cette image est compliquée à gérer à cause de la frénésie qu’elle dégage. Ce cliché résume à lui seul la situation de tous les enfants, victimes innocentes de la guerre. Mais en plus, il donne une vision symbolique du désespoir et du dégoût des américains pour la guerre du Vietnam. La photographie ne paraîtra que 4 jours après sa prise dans le New York Times, sa parution étant retardée suite à des discussions déontologiques. Il s’agissait de savoir si on avait le droit de publier l’image d'une enfant nue. Il a été finalement décidé de la publier en raison de son intérêt journalistique exceptionnel, mais en évitant toutefois de faire un gros plan sur l'enfant brulée. Cette image a eu un énorme impact. Elle a amené l'opinion américaine à prendre position vigoureusement contre la guerre du Vietnam. Elle a en outre favorisé, en quelque sorte, l’accélération de la fin de la guerre. Pour la petite histoire beaucoup moins connue, sept ans plus tôt, un certain Huynh Thanh My, décédait au Vietnam en prenant des images pour l'AP. Ce photographe de guerre était le protégé de Faas. Son plus jeune frère, Huynh Cong Ut, plus connu sous le nom de Nick Ut, signe avec Horst pour l'AP en 1965. Cette pression mise par Horst sur la diffusion de ces deux images est due à un concours de circonstances. Au moment où les photographies d’Adams et d’Ut ont été prises, Horst est dans le bureau de l’AP car ses jambes venaient d’être pratiquement brisées dans une attaque à la roquette.

Plus tard encore, en septembre 1990, le photographe indépendant Greg Marinovich prend des clichés d’un Sud-Africain subissant le supplice du pneu enflammé, à Soweto. Une fois de plus, le doute sur la publication ou non de ces images s’empara des responsables de l’AP. L’un des membres de l’agence de Johannesburg envoi les images à Faas pour avis. Celui-ci répond simplement ceci par télégramme : « Envoyer toutes les photos ». Cette photo horrible fit l'objet d'un vif débat, mais elle a finalement été publiée : « Il fallait absolument montrer ce qui se passait réellement pendant l'apartheid ». En 1991, Marinovich est lauréat du Prix Pulitzer pour son travail sur les partisans de l'ANC.


La bonne photo :
En septembre 2008, Horst Faas avait accordé un entretien au journal « La Vie », à l'occasion des 20 ans de Visa pour l'image. Voici quelques extraits forts intéressants sur sa conception du métier et de la photographie : « Il est très difficile de définir ce qui fait qu'une photo est bonne. Une bonne photo n'est pas forcément belle, car il n'y a aucune beauté dans une image de torture ou d'explosion. Lorsque vous avez assisté à de telles scènes, vous ne pouvez pas y voir de la beauté. Je n'ai donc jamais considéré que des photos de guerre puissent être esthétiques. Cependant, on peut photographier la mort, la souffrance, la brutalité, de façon à les rendre supportables, "regardables", notamment en privilégiant l'action. L'action estompe la violence ; la rend supportable, en quelque sorte. Mes photos montrent toujours des personnes en train d'agir. Ces photos sont supportables d'une certaine façon. Mais belles, certainement pas. Un photographe de presse n'est pas un artiste, c'est avant tout un journaliste, dont la responsabilité est d'accomplir sa mission : faire des photos là où son journal, son magazine ou son agence l'envoie. Cela ne veut pas dire que certains clichés ne puissent pas être considérés un jour comme des œuvres d'art à part entière. Mais même Henri Cartier-Bresson ne se considérait pas comme un artiste. Il était juste un photographe merveilleux, qui pouvait photographier la chose la plus banale d'une façon extraordinaire.

En 1971, j'ai couvert la seconde guerre indo-pakistanaise. Avec Michel Laurent, un photographe très talentueux et sensible, nous avons assisté comme de nombreux journalistes à un meeting politique des rebelles Mukti Bahini, qui venaient de gagner la guerre avec l'aide des Indiens. À la fin de ce rassemblement, les rebelles se sont décidés à exécuter des prisonniers devant la foule. Ils les ont torturés pendant deux heures. Je me suis reculé pour voir si c'était notre présence qui les excitait. Mais cela n'a rien changé. Alors, nous sommes restés, tremblants mais décidés à témoigner de ce que nous étions en train de voir. Certains photographes sont partis. C'était pour moi une obligation professionnelle de rester. Cela devait être mis sur pellicule. Ce n'était pas du voyeurisme. Nous avons été critiqués pour ces photos, qui ont reçu ensuite le prix Pulitzer. Pourtant, en voyant ces images, Indira Gandhi a pris des dispositions pour que cela ne se reproduise plus au sein de l'armée indienne. Mais ce serait prétentieux d'affirmer qu'une photo peut changer le monde ou l'histoire. Une photo peut, certes, avoir de l'influence. Mais on ne sait jamais comment elle va être reçue. »


Pour découvrir quelques clichés pris par Horst Faas, voici son site : http://blogs.denverpost.com/


Quelques unes de ses photographies sont dans le portfolio :