Tim Page


De petits boulots en petits boulots :

Tim Page est né à Tunbridge Wells, en Angleterre en 1944. Après avoir quitté l’Angleterre pour le continent européen, il vit de différents petits boulots et fait beaucoup de choses pour gagner de l’argent. Il travaille dans une brasserie Heineken, dans une usine de chewing-gum, il fait aussi office de femme de chambre, il vend même du sang en Grèce et fait de la figuration dans un film à Bombay.... Quand il quitte l’Europe en 1962, il souhaite aller passer Noël en Australie, mais se retrouve finalement à Lahore, dans l’ouest du Pakistan. Là il transportera du cannabis depuis la région de Khyber au Pakistan. Il a progressivement vendu tous ses biens, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus que deux tenues. Il avait tout vendu : appareils photo, fringues, et même son van pour se rendre en Thaïlande en passant par la Birmanie. Il passe un mois là-bas, y enseigne l’anglais et recommence les petits boulots ; il vend des gélules miracle d’huile de foie de morue, des ampoules, des montres bon marché et des encyclopédies... Il se rend régulièrement au Laos pour acheter des cartouches de clopes brunes à la française. Ça coûtait environ un dollar la cartouche, et il revendait les paquets un dollar pièce en Thaïlande. Un jour au Laos, il croise des Américains qui lui disent que l’Agence des États-Unis pour le développement international embauchait des gens pour servir de guide à des équipes laotiennes. C’est à ce moment qu’il commence sa carrière de photoreporter quand la guerre civile sévit au Laos, il est alors âgé de 18 ans, c’est ce qu’on pourrait appeler un photojournaliste de la vieille école.


Premier contact avec la guerre :

C’était le tout début de la guerre du Vietnam, l’Amérique perdait un ou deux avions par semaine. Il filoute pour dénicher un job dans le département d’agriculture. Il était payé 160 dollars par mois pour déterrer des plantes exotiques et les replantait dans les jardins des blocs d’habitations américains. Je me faisais aider par des travailleurs laotiens. Puis, il s’occupe de faire développer les pellicules des photographes de l’United Press International, et la guerre a vraiment commencé. Un jour la radio avait brûlé, du coup pour publier un article, il fallait porter les photos et le texte soit même. Il prend sa moto et traverser le fleuve avec les photos, un ami à lui avait le texte. Ils louent un petit bateau pour amener la moto en Thaïlande et roulent jusqu’à la base aérienne de l'Udorn. Deux jours plus tard, le chef du bureau de Saigon est venu pour sa visite annuelle et a dit : « Hé gamin, tu veux un boulot ? » Vingt-quatre heures plus tard, il recevait un télégramme lui proposant 90 dollars par semaine pour travailler à Saigon. Il arrive avec sa moto attachée à l'avant de la porte du poste de pilotage, sur un Air Laos DC-4 avec des troupes australiennes qui débarquent à Bien Hoa, le voilà au Vietnam ! Quand il arrive à Saigon en 1965, il a un peu plus de 20 ans, simplement armé de son appareil et de quelques pellicules. Il y reste une dizaine de jours, tout au plus, avant d'être envoyé au milieu du pays dans le col de Mang Yang, où un camp des Forces Spéciales avait été pris dans une embuscade. Ils envoyaient un groupe de reconnaissance lourd avec des camions, des mitrailleuses et des jeeps... Il y passe trois jours et aide les GI à ramasser tous les américains et les mercenaires qui avaient été tués. Les VietCongs cachés dans la brousse ont commencé à les mitrailler. Il déclarera ne pas avoir pris de bonnes photos ce jour-là !


Une image de la guerre est une image anti-guerre :

L’épreuve du feu a été effrayante pour lui, d’autant que novice, il n'avait aucune idée de ce qui se passait, ni de comment les choses fonctionnaient dans l’armée. Ça faisait dix jours qu’il était dans ce pays, et tout le monde hurlait en langage militaire. Sachant que Charlie savait exactement qui ils étaient, ce qu’ils faisaient, ce n'était pas sa politique de tuer des journalistes qui un travail utile pour lui en démoralisant la population américaine. [Ndlr : Les vietnamiens du nord sont appelés Vietminh, mais sont renommés Vietcong par les américains. Vietcong devient VC en abrégé et se traduit par Victor Charlie en langage radio]. Pour en revenir à notre histoire, il y avait un gars qui travaillait pour le New York Times et le Time, il était le chef du bureau vietnamien et il réussissait, d'une manière ou d'une autre, à faire libérer les correspondants qui se faisaient capturer. Après la guerre, il s'est avéré que c'était un colonel VietCong, un de leurs meilleurs espions.

Si on remet ce conflit dans le contexte, il s’agissait de la première et dernière guerre rapportée de manière totalement transparente. C'était la première guerre retransmise à la télé et à la radio en direct, la première guerre filmée et photographiée en couleur, les photos prises étaient transmises aux journaux sous 24 heures. Toutes ces couvertures médiatiques ont influencé l'opinion publique sachant que toute image de la guerre est également une image contre la guerre ! Alors certains disent que la photographie a réussi à faire cesser cette guerre. Il est plus raisonnable de penser que cela a contribué à retourner l'opinion publique. Il faut voir que pratiquement chaque petite ville avait quelqu'un de présent au Vietnam, des cercueils rentraient dans leurs foyers chaque semaine…


Tim touche à tout :

Tim Page capture certaines des images les plus emblématiques de la guerre du Vietnam avant d’être gravement blessé et renvoyé aux États-Unis. Dès lors, il se consacre à l'Asie du Sud-Est et à ses nombreux conflits comme la guerre du Vietnam ou la guerre du Cambodge... Au cours de ces années, Tim a vu suffisamment d’agent orange et de Vietcongs pour en être dégoûté toute sa vie, mais ça ne l’a pas empêché de visiter toutes sortes d’endroits dangereux et de prendre des photos incroyables. Ainsi entre 1967 et 1968 il photographie la guerre des Six Jours du côté arabe, il passe 6 semaines au Liban et en Jordanie. Ses photos ont fait le tour du monde et l'ont imposé en tant que grand photographe de guerre. Puis il reste 2 mois et demi à Saint-Tropez pour décompresser, il goûte au LSD et aux acides. Puis il retourne à New York pour couvrir des concerts de rock 'n' roll. Il se fera notamment embarqué par la police avec le groupe Rock The Doors à New Haven, dans le Connecticut. Morrison était furieux parce que les policiers l’avaient aspergé en coulisses de spray au poivre, pire que la lacrymo, pour une sombre histoire avec la petite amie d’un gars... Ils sont rentrés dans sa loge et l’ont gazé juste avant qu’il rentre sur scène. Évidemment, il n’était pas très net et tout a dégénéré au moment de « The End » titre anti Vietnam. Résultat, Page se retrouve assis dans une cellule avec sa petite amie, qui travaillait pour le magazine Life, Jim Morrison, et deux ou trois ivrognes. En 2010, Tim Page a été désigné comme l’un des cent photographes les plus influents de tous les temps par le magazine « Professional Photographer ». Des livres ont été écrits sur lui, des films lui ont été consacrés, ainsi que de nombreuses expositions internationales. Page est encore un photographe très actif, toujours aussi empressé de se consacrer aux histoires qu’il juge importantes. Il est récemment retourné au Cambodge où il a travaillé sur des projets de déminage et y a beaucoup exposé.


Blessé multirécidiviste :

Après le Vietnam, Tim a bossé en freelance pour Rolling Stone et a traversé le monde en passant par le Laos, le Cambodge, la Bosnie et pas mal d’autres pays. En 2009, il officiait en Afghanistan en tant qu’ambassadeur pour les Nations unies. Il a mis en place des organisations caritatives comme l’Indochina Media Memorial Foundation, afin de payer un dernier hommage aux journalistes morts pendant la guerre, et servi de guide à des jeunes photographes du Sud-Est asiatique. Il a également publié neuf livres – dont « Requiem », une compilation de photographies prises par des photographes morts pendant la guerre du Vietnam. D’ailleurs cela aurait pu lui arriver, dans son livre, « Page après Page », il écrit à propos d’une nuit de 1965 où il était avec un groupe des Forces spéciales. Attaqué dans le milieu de la nuit, il a du se défendre. Il explique que dans ce genre de situation, l'ennemi n'a pas le temps de faire la différence entre vous, vêtu d'un tee-shirt noir et les gars avec des badges des Forces spéciales… « Je n'avais pas le choix. Dans le feu de l’action rien n’a de sens, votre seule pensée est que vous ne voulez pas être là. On m’a remis une arme et des munitions quand je suis arrivé, et effectivement, ça m’a servi. J'ai mis trois balles dans la poitrine d’un mec, je n'ai aucun sentiment à ce sujet... J'aurais dû en avoir. C'était juste une très mauvaise nuit et je n'avais pas le choix. Heureusement, je n'ai jamais plus eu à utiliser une arme… ». Mais en tout Tim Page a été touché à quatre reprises, plus un accident de moto, un accident de train, et un accident de voiture. La dernière blessure était due à une mine sur la frontière entre le Vietnam et le Cambodge. Elle a sauté quand il est sorti de l'hélicoptère : « Je ne me souviens pas de grand-chose. Je me suis réveillé sur une civière à l'hôpital en attendant de passer sur le billard. J’ai subi une opération de dix heures. Quand je me suis réveillé, j’ai ressenti cette douleur incroyable dans mon pénis, où ils avaient inséré un cathéter. Je pense que c'était le plus douloureux. J’ai mis huit mois à me rétablir, puis j’ai eu droit à un an avant la chirurgie reconstructive pour mon visage. J'ai été transporté à Walter Reed à Washington pour deux semaines – j'étais le premier civil là-bas – puis jusqu'à un centre de rééducation à New York où je suis resté quatre mois. Au bout de trois mois, ils ont commencé à me laisser sortir le week-end donc je suis allé à Woodstock. Ouais juste pour une journée. Eh bien, même pas. J'ai écouté trois chansons. J'avais un trou dans ma tête, une partie de mon crâne manquait, et j’avais deux béquilles. J’ai cru que j’allais crever en plein concert [rires]. » D'autres membres du Press Corp trouvèrent Tim page complètement fou. Il a poussé sa chance à la limite absolue, a été blessé encore et encore, mais a continué à revenir avec des images que personne d'autre n'aurait pu avoir. Il a pris des risques insensés, mais en même temps a obtenu une documentation de la guerre qui restera à jamais comme un témoignage historique de sa terreur, de sa tristesse, de sa brutalité et de sa terrible gloire. Travaillant en tant que freelance, ses photographies ont été reçues avec plaisir par de grandes sociétés d'information comme Time Life qui en a publié des centaines. En échange des images incroyables qu'ils ont reçues, ils se sont plaints de son besoin apparent d'un horaire de travail et d'un style de vie quasi-suicidaires. La première fois, il a été ramené à son bureau à Danang, serrant toujours son précieux film. Il a reçu un accueil de héros. La participation physique de Page à la guerre s'est effectivement terminée à 19h02 précisément le 19 avril 1969. C'était l'heure de sa montre brisée lorsqu'il a été sorti du carnage qui a eu lieu quand le peloton avec lequel il patrouillait marchait dans un piège à mine. Un soldat à quelques pas devant lui a été réduit en morceaux après avoir marché sur un obus de 105 mm caché sous des feuilles dans la jungle. Page a été touché par des éclats d'obus à la base du cerveau, il avait un trou de la taille d'un pamplemousse, les médecins étaient convaincus qu'il lui restait pas plus de 20 minutes à vivre. Étonnamment, non seulement il a survécu, mais il a refusé de croire au pronostic lorsque les médecins lui ont dit qu'il serait paralysé de façon permanente sur son côté gauche. Au cours de la prochaine décennie, il s'est littéralement forcé à réapprendre à marcher.

Enfin pour l’anecdote, Francis Ford Coppola a surement basé le personnage du photographe joué par Dennis Hopper qui disparait dans Apocalypse Now sur la vraie histoire de Tim Page. Il y avait des parallèles trop frappants entre le personnage à l'écran et le photographe de guerre de la vraie vie. Aujourd'hui Tim Page vit à Londres et travaille à nouveau.


Le site de Tim Page est ici : http://www.timpage.com.au/


Quelques unes de ses photographies sont dans le portfolio :