Behrouz Reshad


Behrouz Reshad est né le 18 novembre 1949 en Iran, il réside à Téhéran. Il est producteur de longs métrages et photographe. J’ai découvert son travail grâce à Facebook et j’ai été très étonné par les images, pour certaines très anciennes, qu’il a à son actif. J’ai eu envie d’en savoir plus sur lui et sur sa passion pour la photographie. Behrouz Reshad a été professeur de photographie à l'Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes. Cet institut gouvernemental a été fondé des années avant la révolution iranienne, elle avait pour but d’enseigner l'art (musique, cinéma, peinture, photographie et animation) aux enfants et aux jeunes adultes. Après sa fermeture en 1984, Behrouz a perdu son travail.

Il décide alors de fonder sa maison de production « Karan Film » en 1985. Il y produit des films documentaires et des photographies publicitaires destinées principalement aux entreprises. En parallèle, il met en place un atelier photo pour la publicité ainsi qu'un laboratoire. Cette société a de grosses commandes avec de grandes usines en Iran comme Mazda par exemple. A la fin de la guerre, Behrouz élargi le champ d’action de son entreprise et se lance dans les longs métrages, aujourd’hui des dizaines de films ont ainsi été produits par Karan Film. Sa compagnie est spécialisée dans la production de longs métrages pour les enfants et les jeunes adultes, certaines sont d’ailleurs présentes dans des festivals étrangers.


Son style :

Depuis très jeune la photographie a toujours été la passion de Behrouz Reshad, admiratif du travail de Robert Doisneau et proche de la démarche photographique de Lewis Hine, (quand il prend des images d’usines de tissage ou de fabriques de briques) ainsi que de celle de Cartier Bresson dans ses clichés d'enfants. A ce propos je vous livre une anecdote qu’il m’a confiée lors d’une interview pour un mensuel photo : « Aujourd’hui j’aime les photos de Cartier Bresson, de Sabine Weiss et de Viviane Maier, mais je n’avais jamais vu leurs œuvres quand j’ai commencé la photographie il y a environ 50 ans. À l'époque aucun livre photographique ou magazine n’était diffusé en Iran, les livres étaient si rares... Plus tard, j’ai réussi à voir quelques-unes des photos de Bresson, ces images m’ont tellement frappé ! J’ai pensé que nous partagions un langage commun. »

Behrouz est un photographe que l’on peut qualifier de réaliste car il centre son travail sur les gens. Ainsi il documente la réalité de son pays, l’Iran depuis les années 70. Selon moi c’est un photographe humaniste, mais il est également très proche du photojournalisme tellement son travail est une source documentaire et informative de la vie en Iran durant une période alors fermée à l’occident. Dans son approche Behrouz Reshad ne « vole » aucune photo, il n’utilise pas de téléobjectif, il aime être au plus proche de ses sujets (cela me rappelle quelqu’un)… Il pense que l'intimité ne peut exister que s’il existe un sentiment de sécurité de confiance et d'amitié entre le sujet et le photographe.


Son matériel :

Quand il a environ 10 ans, en 1960, son père lors du retour d’un voyage en Allemagne, ramène deux appareils pour remplacer son Lubitel, un appareil photo russe qui servait à prendre des photos de famille. Behrouz est de suite fasciné par ces appareils, un Agfa Gevaert et un Kodak avec des négatifs 35 mm. Quand il teste le Kodak pour la première fois, il ajuste une pellicule de 36 poses pour pouvoir en prendre 40. A cette époque, il vit dans une petite ville côtière et se promène dans la ville avec son boîtier tous les jours après l'école. Il commence à faire de la photographie sérieusement dans les années 70 avec un Nikon F, mais plus tard, il se laisse emporter par la variété des modèles, et découvre d'autres boîtiers (Leica, Hasselblad, Linhof Maître Technica, Sinar S...) Puis avec le temps il donne tous ses boîtiers et ne travaille plus qu’avec un Nikon F et un Nikon F2AS. L’un avec une pellicule noir et blanc et l'autre avec une pellicule couleur. Dans les années 60, il était très facile de se procurer n’importe quel type de pellicule en Iran. Le seul moment à partir duquel elles sont devenues rares fut durant les jours qui ont suivi la révolution. A cette époque, on ne pouvait plus trouver de pellicule Kodak, alors Behrouz utilisait en les adaptant des pellicules de caméra 35mm, absolument pas adaptées à la photographie.


La Révolution blanche :

Le Shah (Mohammad Reza Pahlavi) devient dès la fin des années 1950 l’un des dirigeants les plus importants du Moyen-Orient, grâce notamment au pétrole et à une armée puissante. Il lance la Révolution blanche en 1962, et bien que l’extension de l'alphabétisation et des corps médicaux ont, à certains égards, contribués à éduquer les villageois en étendant les soins médicaux publiques dans villages et les zones rurales, le Shah a également augmenté la répression contre les libres penseurs et aussi contre les sympathisants et partisans des partis politiques. Il a rétabli la SAVAK, (Service de sécurité intérieure et de renseignement), et a augmenté le nombre d'agents afin de maximiser son contrôle et sa surveillance sur les universités. Il a de ce fait trompé une proportion de la population par le biais d’une propagande erronée comme le « Free Iran » dont l’esprit était de faire croire que les iraniens pouvaient voyager, rire ou s’amuser... Alors même que la moitié de la population dans les grandes villes vivait dans une extrême pauvreté et était plongée dans l'ignorance. Behrouz Reshad témoigne alors discrètement mais activement de cette période, ses photos sont la preuve vivante de la dureté de la situation. Ainsi dans le sud de Téhéran certaines familles vivent dans des bidonvilles, des abris faits de pneus de voiture, de cartons et de bidons d'huile, se réchauffant sous les tuyaux des fours à briques et respirant les fumées de ces derniers.

Pendant ce temps le roi « favorisant la justice », lance la célébration des 2 500 ans de l'Empire Perse et invite en grande pompe tous les grands dirigeants des pays du monde. Il a ainsi dépensé des millions de dollars pour ces festivités. Dans le même temps, à cette époque, les conditions de vie pour tout objecteur de conscience étaient difficiles, beaucoup d’artistes été emprisonnés à cause de leurs œuvres. Cela ne faisait aucune différence, que vous soyez photographe ou auteur. A cette époque Behrouz Reshad est arrêté et emprisonné à plusieurs reprises pour détention d’appareil photo. Il me raconte : « Dans les rues de Téhéran, vous pouviez soudainement être encerclé et attaqué par des agents de la SAVAK, poussé dans une voiture et conduit en prison. » Les images de Behrouz restent et témoignent de cette période sombre. Après la révolution tout cela a changé : plus de bidonvilles, les enfants allaient à l'école et recevaient des soins médicaux. A l’époque du Shah d’Iran, ils mettaient les opposants politiques dans des sacs, puis les jeter en pleine mer depuis des avions... Dans l’ère de l’information il est devenu plus difficile de gouverner un pays dans un tel système étatique, parce que lorsqu’il arrive quelque chose n’importe où, l’information est immédiatement relayée, et le monde est au courant.


La photographie sous la Révolution :

Durant cette révolution l’Iran a connu des séries d'événements, chaque jour, il est alors apparu beaucoup de photographes qui ont pris des photos ou filmé avec leur super 8. C’était le meilleur moment pour prendre des images. Le plus difficile était d'obtenir des pellicules, devenues si rares à cette époque parce que beaucoup de gens disposait désormais d’appareils photos. Behrouz m’a confié que les pharmacies avaient même commencé à vendre des pellicules 35 mm et des bobines de négatif avec lesquelles on pouvait prendre huit photos de 6x6 ou douze photos 6x4 selon les appareils. Le seul problème été les longues files d'attente peut discrètes pour obtenir ces fameuses pellicules.

Behrouz m’explique : « A cette époque, tu pouvais prendre des photos quand tu te déplaçais dans les différentes villes en tant que voyageur ou touriste. Il fallait prétendre faire des photos de famille. Ça dépendait aussi de l'habileté et de l’intelligence du photographe. J'avais préféré prendre des photos avec un boîtier, un zoom et un grand angle afin de ne pas trop attirer l'attention. Mais c'était différent dans les villages... » Il avait des amis membres du corps d'alphabétisation qui l'ont aidé à vivre discrètement dans ces villages pendant un certain temps. Behrouz précise sa façon d’opérer pour éviter les problèmes et ne pas effrayer les villageois : « Pendant la journée, je marchais dans le village et je parlais avec les habitants pour en savoir un peu plus sur leur vie, et puis les jours suivants, je prenais mon appareil avec moi et je commençais à prendre des photos. A partir de cet instant, les villageois savaient qui j'étais et m'invitaient tous les jours chez eux pour le déjeuner ou le dîner. Pourtant, les policiers me gardaient constamment sous surveillance, et une fois même, l'un d'eux m'a forcé à plier bagage. »

Behrouz Reshad prend énormément de photos entre 1973 et 1977. C'était à l'époque de la dynastie des Pahlavi, il était un jeune homme de 28 ans plein d'audace et passait la plupart de son temps à voyager dans des villages reculés, pauvres et défavorisés. Il ne pensait à rien d'autre qu'à la photographie. Il sera d’ailleurs arrêté plusieurs fois à cause de ça, mais souvent il n'a été gardé en détention que pendant de courtes périodes. Au moment du Shah d'Iran, il sera tout de même emprisonné à plusieurs reprises et une fois, il restera presque un an dans la prison de la SAVAK, malgré cela, une fois dehors il continuera à prendre des photos.


50 ans de photographies :

En guise de conclusion, vous l’avez compris, cette biographie est issue d’un long entretien que j’ai eu le plaisir d’avoir entre la France et Téhéran avec Behrouz Reshad. Ce n’était pas évident, ni pour lui ni pour moi, quand je lui ai demandé s’il était partant, il m’a répondu oui, spontanément et avec enthousiasme. Je suis ravi d’avoir franchi avec lui les barrières de nos langues et de nos cultures respectives. C’est d’ailleurs ce qui me plait autant dans la photographie, c’est un langage universel qui permet de passer outre les préjugés, les frontières et les différences.

Behrouz réalise un magnifique travail depuis des années et c’est une mine d’or historique, géographique et sociale. Grâce à ses images on se rend compte des évolutions et des changements qu’a connu l’Iran au cours des 50 dernières années, c’est en cela un travail fabuleux et inestimable ! Enfin Enfin en 2002, Behrouz Reshad a publié avec un éditeur allemand un livre de photographies intitulé « Homo ». C’est peut être un clin d’œil à ses (bientôt) 60 ans de carrière, mais ce livre compte 60 de ses plus belles photographies soigneusement sélectionnées. De plus, il m’a fait l’immense honneur de reprendre en préface l’intégralité des 7 pages de  l’interview en anglais qu’il m’avait accordé.


Voici les liens où vous pourrez découvrir énormément d’images de Behrouz Reshad : https://www.facebook.com/behrouz.reshad/ et http://karanfilm.ir/