Werner Bischof


Rêves de peinture :

Werner Adalbert Bischof est né à Zurich en Suisse en 1916, dans un milieu aisé. Son père gère une fabrique pharmaceutique. Alors qu’il n’a que 6 ans, ses parents déménagent à Waldshut, en Allemagne. En 1931, il entre à l'École Normale de Schiers pour devenir instituteur poussé par ses parents. Un an plus tard il abandonne et s’inscrit à l’école des Arts Appliqués de Zurich, en 1932 pour suivre le cours de photographie d’Hans Finsler. Hans est un professeur membre de la vision berlinoise sur la nouvelle objectivité dont je vous ai déjà parlé dans d’autres biographies, courant assimilable aux prémisses de l’humanisme. Werner affectionne particulièrement photographier en gros plan les natures mortes de coquillages et de végétaux.  Il ouvre un atelier de photographie et de graphisme qui lui sert également d’appartement à Zurich-Leimbach. Il collabore à la revue Graphis à Zurich, et à la maison d’édition Amstutz et Herdeg dans laquelle il participe à la création d’affiches et de photos de mode, puis à l’exposition nationale suisse, en 1939. A cette date il se rend à Paris, avec l’intention de devenir peintre et de se rapprocher de Man Ray qui le fascine. Mais la guerre éclate et brise ses rêves de peintre : « Puis la guerre est venue, et avec elle la destruction de ma tour d'ivoire » dira t-il.

Les années de la guerre :

Obligé de rentrer, pour accomplir son service militaire au sein de l’armée suisse, il passe deux ans sous les drapeaux, avant d’ouvrir un nouvel atelier de photographie et de graphisme. Après avoir travaillé dans la publicité et la mode pendant plusieurs années, il commence, en 1942, une longue collaboration avec la revue  « Tu ». Tout d'abord intéressé par la nature morte, il se tourne ensuite vers le portrait et des recherches photographiques sur la lumière, puis il devient membre du groupe d’artistes « Allianz». De 1944 à 1945, il voyage à vélo à travers l’Allemagne du sud. Il effectue des reportages pour montrer les ravages laissés par la guerre, en France, en Allemagne, en Belgique et en Hollande, avec son ami  Emil Schultness. Une guerre qu’il voudra documenter pour le monde de l’après-guerre, et qui le fera sortir de sa trajectoire de photographe de studio. Ses photos sur l’après-guerre en Europe et au Japon, si elles n’ont pas desserré l’étau de la guerre froide, ont au moins saisi les consciences sur les désastres de la misère, des orphelins, des pauvres. Il a su faire hurler les ruines. « Il fallait que je parte, que j'apprenne à connaître le véritable visage du monde. Notre petite vie confortable empêchait un grand nombre de gens de voir l'immense détresse en dehors de nos frontières. On versait sa contribution aux œuvres d'entraide humanitaire, ainsi l'on se sentait dispensé de toute réflexion. Le visage de l'homme souffrant est passé au premier plan…  À la maison, j'ai regardé avec mélancolie les photos délicates que j'avais faites avant la guerre et qui m'avaient valu tant de louanges de la part de mon entourage - mais dans mon esprit je voyais les centaines de milliers de malheureux anéantis par la misère quotidienne et qui avaient besoin de notre aide. » (Autobiographie de Werner Bischof).

Ainsi, Rolleiflex en bandoulière, entre 1946 et 1948, il se rend à Cologne, Berlin, Leipzig, et Dresde, et photographie pour le compte de l’édition suisse de la revue « Tu ». Avec l’organisation caritative internationale suisse du « Schweitzer Spende » (Don Suisse), il se rend en Italie et en Grèce à la fin de l’année 1946, afin de documenter la construction d’un village préfabriqué pour aider des orphelins de guerre. En 1948, il photographie les jeux olympiques pour le magazine américain Life. A travers ses photographies, s’affirme le regard d’un homme qui  témoigne sur l’espoir de reconstruction d’après guerre. Il voyage ensuite en Hongrie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en Pologne, puis en Finlande. De Budapest, où il passe Noël, il écrit à son père : « …Ce que tu ne comprends pas, cher papa, c’est que je fais ce voyage non par désir de nouvelles sensations, mais par changement complet de mon être profond. Tu dis qu’il est temps de rentrer et d’entreprendre un travail plus tranquille. Papa, je ne peux plus, je ne peux plus photographier de belles chaussures… ».

Les années Magnum :

En 1949, il épouse Rösli Mandel, fille d’exilés hongrois rencontrée 3 ans plus tôt lors d’un voyage à Milan. La même année il part pour l’Angleterre où il est sous contrat pour Picture Post, et l’Observer, avant d’abandonner son statut de journaliste et de rejoindre l’agence Magnum Photo au côté de Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, David Seymour, Ernst Haa et George Rodger. Puis il voyage en Italie, en Sardaigne et en Islande. 1950, voit la naissance de son premier fils Marco. De 1951 à 1952, il se rend en Inde pour le compte de Magnum. Son reportage sur la famine à Bihar lui fait accéder à la notoriété. Car l’élégance, la fluidité de ses photos et sa maîtrise technique, ne l’ont pas empêché de regarder en face le tragique de la vie et de montrer précisément les choses en réussissant à transmettre dans ses clichés le sens de la vie. Ce fameux reportage publié par Life sur la famine au Bihar en Inde a réussi à ébranler le cœur des États-Unis vont suite à sa publication adresser de l’aide alimentaire à l’Inde. Il couvre la guerre de Corée, à Okinawa en qualité de correspondant pour Paris-Match, puis il se rend au Japon, un pays qui le fascine. Il signe de nombreuses photos qui ont trait à la nature, l’un de ses thèmes de prédilection.  En 1953 le magazine « Tu » publie ses photos sur « les hommes d’Extrême-Orient » et une exposition lui est consacrée à Zurich. Dans cette même année, il entreprend une grande série de photographies en couleurs sur New York et sur l’Amérique Centrale. Ce séjour à New York lui laisse des sentiments mitigés, entre fascination et répulsion pour la grande froideur de la ville.

En mai 1954, il voyage à Mexico, puis se rend à Lima et à Santiago du Chili, en passant par Panama. De là il part pour Cuzco, au Pérou, puis visite le site inca du Machu Picchu. A son retour à Lima, il accompagne un ami géologue en direction de l’Amazonie pour un reportage sur une mine andine. Le break dans lequel il se trouve s’écrase au fond d’un ravin à San Miguel dans la Cordillère des Andes. Plongé dans le néant au fond de cet abîme, il trouve tragiquement la mort alors âgé seulement de 38 ans. Il laisse derrière lui son fils Marco de 4 ans, tandis que son second fil Daniel naitra quelques jours plus tard. Homme foudroyé, courte fut sa vie, plus longue sera sa légende, celle d’un photographe en quête de l’image absolue. Il dira « N’oubliez jamais que je suis toujours à la recherche de la beauté. » Dans sa carrière toute entière tournée vers les recherches de formes et d’absolu dans le noir et blanc, la lumière et l’ombre, Werner fut un baroudeur. L’un des premiers à rejoindre la célèbre agence Magnum, pour qui il allait faire d’innombrables reportages, comme s’il pressentait que le temps lui était compté. Insolemment beau, incroyablement doué, il devait être un rival aux dieux, qui le punirent peut être par envie ? Effectivement, certaines de ses photographies défient le temps et resteront intemporelles à jamais, ce qu’il voyait au travers « du miroir de son Rolleiflex » était volonté de dramatiser pour alerter les consciences. Il n’est donc pas seulement entré dans la légende à cause de sa disparition tragique et prématurée, mais bien pour son talent et l’humanisme dont il a fait preuve, tout au long de sa vie.  La légende veut que la dernière photo qu’il est faite soit celle de ce jeune garçon qui joue de la flûte, une image restée emblématique.


Dans la série que j’ai choisi de vous présenter ici, je n’ai retenu que des carrés car j’ai une affection toute particulière pour ce format et surtout cela a restreint mes possibilités de choix dans les nombreuses photos de cet artiste. Hélas le site officiel de Werner est aujourd’hui inactif http://www.wernerbischof.com/main.html mais quelques recherches sur internet vous offriront l’étendue de son talent. Vous pouvez également voir une grande partie de ses images sur le site de l’agence Magnum : http://www.magnumphotos.com/