Fazal Sheikh


Fazal Ilahi Sheikh est né en 1965 à New York City. Mais quand il était enfant, il passait ses étés au Kenya, où son père est né et a lui-même grandi. Fazal a des origines pakistanaises qu’il tient de son grand-père paternel qui a immigré en 1912 dans le nord du Pakistan, à Nairobi. Il est diplômé de l'Université de Princeton en 1987 et depuis travaille comme photographe.Il a pris la résolution de documenter la vie des individus dans les communautés déplacées en Afrique orientale, au Pakistan, en Afghanistan, au Brésil, à Cuba et en Inde.  Cheikh est Zuricho-Newyorkais et vit actuellement entre Zurich, New York et le Kenya.

Pour réaliser ses projets photographiques, non pas à la manière d’un portraitiste ; mais plus d’un photojournaliste consciencieux, Fazal passe de longues périodes avec les personnes qu'il photographie. Comme il l'explique, « C'est une chose que de photographier un groupe de personnes et une autre d’essayer de les comprendre. Pour cela vous avez besoin de temps et de patience, et du respect inné de la différence... À une époque où la couverture photographique traditionnelle est souvent limitée à une brève escale et une recherche d'images sensationnelles, la nécessité de prendre le temps de comprendre les gens, dont la vie et les valeurs sont très différentes des nôtres, est plus que jamais essentiel »


Des récompenses, des galeries et des livres :

Depuis ses débuts il engrange régulièrement de nombreux prix pour son travail, dont une bourse Fulbright en 1992, le National Endowment for the Fellowship Arts en 1994. Cette année là il est nommé par le New York Times parmi les 30 artistes, âgés de moins de 30 ans, susceptibles de changer la culture dans les 30 prochaines années. Puis il obtient l'Infinity Award de l'International Center of Photography de New York en 1995, la même année le Leica Medal of Excellence, en 2003 le Prix Dialogue de l'Humanité aux Rencontres d'Arles, en 2005 il reçoit le Grand Prix International Henri Cartier-Bresson et est lauréat de la Fondation MacArthur, enfin en 2009 il est récompensé du Prix humanitaire Lucie.

Le travail de Fazal Sheikh a été exposé dans les plus grandes galeries et musées du monde entier ; A la Tate Modern à Londres, au Metropolitan Museum of Art de New York, à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris ou au Musée d'art contemporain de Moscou. Son travail est soutenu par de nombreuses collections publiques parmi elles on retiendra la Corcoran Gallery of Art de Washington, le Centre International de la Photographie et le Metropolitan Museum of Art de New York, le Fotomuseum Winterthur de Suisse ou le Musée d'Art de San Francisco .

Quand il se lance dans l’édition de livres, tout commence chez Scalo avec  « A sense of common ground » en 1996, et « The victor weeps » en 1998. En 2001, il a créé une série de projets et de livres sur des questions internationales relatives aux droits humains qui sont publiés sous l'empreinte de la Série Internationale des Droits de l'Homme : « A camel for the son » et « Ramadan moon ». Puis les parutions suivantes vont s’enchainer chez Steidl cette fois avec « Moksha » en 2005 et « Ladli » (Steidl) en 2007, deux grands succès. Enfin sont édités « The Circle » en 2008 et « Portraits » en 2011 toujours chez Steidl. Dans ses livres et ses expositions Sheikh combine ses photographies avec des témoignages de ses sujets, il axe ses projets principalement sur des portraits à travers lesquels il étudie les communautés, leurs croyances et leurs traditions. Son approche est très intéressante car elle est à la fois artistique, culturelle et sociologique. L’ensemble de ses travaux touche au-delà de l’image aux problèmes politiques et économiques.


Moksha, mettre son âme en paix :

Je vais commencer par développer ici plus particulièrement un projet que j’ai adoré et qui s’intitule « Moksa ». On pourrait traduire ce mot par « Paradis » ou pour les hindous bouddhistes, par un concept proche du Nirvana. Sheikh s’intéresse à l’existence de certaines femmes, en Inde, qui une fois veuves, se trouvent abandonnées et dans certains cas, maltraitées par leur famille. Des histoires tragiques de femmes servantes, de veuves rejetées par leur belle-famille, de vieilles dames répudiées et chassées de chez elles. Dans ce contexte, ces femmes quittent leur foyer et partent vivre dans la ville sainte de Vrindavan, au nord de l'Inde, où elles se consacrent au culte de Krishna et se réfugient dans la religion. L’une d’elle déclare : « Krishna est mon père, ma mère, mon fils et ma fille. Il est aussi mon mari. Parfois Krishna vient à moi quand je dors, il lève mon sari, il me touche, il joue avec moi. » Mais le message qui se veut être positif dans la noirceur de ce sujet est que l’on peut lire sur les visages de ces femmes, les rêves et les espoirs d’un monde meilleur. Il s’agit du monde de l’au-delà, ces veuves dépossédées vont se consacrer à Krishna et à la rechercher de Moksha dans l’espoir de s'affranchir du cycle de la mort et de la renaissance. Ce que j’aime aussi dans ce projet, c’est que l’auteur ne se contente pas des simples visages de ces femmes. Il nous montre aussi les lieux de vie, la brume, l’ambiance voilée d’une ville de femmes faite pour elles afin qu’elles trouvent enfin la tranquillité d’esprit et la paix qu’elles n’ont jamais eu.

Voici deux extraits des textes qui accompagnent certaines images de la série et qui racontent les circonstances d’arrivées à Vrindavan :

  • « Mariée quand j’étais encore une fillette, mon mari est mort de la fièvre 6 mois après les noces. Il avait 12 ans et j’en avais seulement 5. Sa famille a dit que je portais malheur et m’a reproché sa mort. Je n’ai jamais été acceptée dans leur maison parce qu’ils ne voulaient pas que je leur porte le mauvais œil. Alors, bien que le mariage n’ai jamais été consommé, il n’y avait aucune chance que je puisse de marier de nouveau, j’ai dû porter ce stigmate pour le reste de ma vie. Après la mort de mes parents, j’ai vécu chez mes frères de nombreuses années mais finalement, ils sont morts aussi. Il y a 30 ans de cela, à l’âge de 50 ans, j’ai déménagé pour Vrindavan, et depuis je suis dans cette maison avec les autres veuves. » 
  • « Ma famille était très pauvre, donc ma seule chance d’avoir un mari était d’être donné à un homme plus âgé. Il avait 50 ans, j’en avais 12. »


Ladli, questions sur la condition féminine :

Deux ans après « Moska », Fazal s’attaque à un autre sujet tabou avec sa série « Ladli », en hindi cela signifie « Fille adorée ». Dans le nom de cette série on peut y voir l’allusion à un soudain changement, fruit d’un programme gouvernemental récent, appelé « Planification Ladli », qui vise à favoriser la naissance des filles. J’ai également beaucoup aimé ce projet, même s’il est parfois à la limite du supportable car encore plus sinistre. Cette fois le photographe examine la vie de fille et de jeune femme qui, en dépit des lois progressistes, se voient régulièrement refuser leurs droits fondamentaux, humains, civils et économiques. Sheikh a travaillé avec une beaucoup d'organisations non gouvernementales à Delhi, à Ahmedabad et dans le Punjab pour rencontrer ces femmes qui l'ont aidé à comprendre les pratiques sociales et culturelles qui continuent à mettre en péril et à limiter les perspectives féminines. L’artiste y montre des histoires tragiques de prostituées, de gosses brûlées vives, il y parle de la condition des filles en Inde, non désirées, abandonnées, vendues par des familles qui ne peuvent payer les dots exorbitantes. Ladli  aborde également le sujet  des mères condamnées à avorter parce qu’elles sont enceinte de filles ou répudiées car « incapables » de mettre au monde des garçons. Certaines de ces femmes ou de ces fillettes sont honteuses de leur situation et de leurs expériences. Elles n’ont pas acceptées d’être prises en photographie et posent dos à l’objectif, cela renforce encore plus le sentiment de profonde détresse et met en avant des blessures qui auront du mal à cicatriser.

En matière purement photographique, Fazal nous montre des regards de jeunes filles et de vieilles femmes, des yeux immenses, émerveillés, apeurés ou émus, des visages lassés ou parfois honteux. Mais au delà de la simple apparence de l’image brute, il nous raconte des histoires, celles de jeunes filles fières, de fillettes contraintes, de jeunes mères incapables d'enfanter des garçons. Le constat d'une société où l'homme est maître et où les femmes elles-mêmes, perpétuent cette domination du mâle. La révolte se heurte au pouvoir et les associations d'aide ne sont qu’une goutte d'eau dans un océan ! Comme je le disais en préambule Fazal associe ses photographie a des témoignages, voici l’un d’entre eux qui illustre cette tradition bien encrée : « Les femmes désirent des fils pour que plus tard ils soient puissants et exercent une autorité ferme sur leurs brus ». Au final tous ces yeux nous cernent et ne nous laissent aucun répit, si bien qu’après cela nul ne pourra plus jamais dire « je ne savais pas ». Les questions politiques et sociales que pose Sheikh dans ces deux projets se résument à savoir comment de tels us et coutumes peuvent cohabiter avec l'Inde d'aujourd'hui, une Inde moderne, un pays envahi par le progrès technologique, une nation qui avance à grands pas, aux yeux de ses voisins en tout cas, vers la démocratie ! En inde l’éducation prendra beaucoup plus de temps que le développement des technologies en a pris. D’ailleurs, souvent le progrès technologique, masque des lézardes sociales, je pense au Brésil ou à certains pays asiatiques. Sur ce que nous présente Sheikh, il me laisse l’impression que l’Inde, merveilleux endroit, est aussi un pays qui pratique une forme d’apartheid. Alors certes, les villes sont ouvertes en apparence, mais en réalité elles sont entourées de murs invisibles, ces murs sont dans les têtes, et il est beaucoup plus long et compliqué de les abattre.


En espérant vous avoir mis l’eau à la bouche, il ne vous reste plus qu’à vous rendre sans délais sur le site de Fazal Sheikh dont voici le lien : http://www.fazalsheikh.org/index.php