Adama Kouyaté


De la cordonnerie à la photographie :
Adama Kouyaté est né en 1928 dans une petite ville du sud du Mali, à Bougouni, où il restera jusqu'à ses 17 ans. Quand son père, cordonnier décède en 1944, Adama se retrouve propulsé à la tête de la famille. Un an plus tard, toujours sans ressources, il décide de partir pour Bamako, la capitale, dans l'espoir d'y trouver un travail afin de subvenir aux besoins de tous. Là-bas, il trouve du travail chez un cordonnier en attendant de trouver mieux. En 1946, pour Noël, Kouyaté offre comme cadeau à sa copine un portrait pris chez lui du grand Bakary Doumbia. Doumbia et son frère Naby sont alors les deux plus grands photographes de Bamako, ils sont très connus, demandés et acclamés. Adama dira : « La photo était si belle que je voulais être photographe moi-même ». Dès lors Kouyaté ne lâchera plus Doumbia, il commence son apprentissage à ses côtés et se familiarise avec la photographie et sa magie. Il fait ainsi connaissance avec les apprentis photographes des autres studios de la ville. Puis il rencontre Pierre Garnier, le grand maître de tous les photographes de Bamako. En 1947, il entre comme apprenti préposé aux agrandissements dans son studio photo, le « Photo Hall Soudanais », qui est aussi le premier laboratoire photo du Mali, où il ne tarde pas à gagner ses galons. Comme Kouyaté aime le dire, il a d’abord manié le laboratoire avant l’appareil photo. De temps en temps, au comptoir, il vendait du matériel, des pellicules et de la chimie à Seydou Keita, aujourd’hui mondialement reconnu.

Premiers pas dans son studio :
Deux ans plus tard, Kouyaté ouvre son propre studio, le « Photo Hall Kati » à Kati, ville située à une quinzaine de kilomètres de Bamako. Au bout de quelques années, Adama confie les clés du studio à un ami qu'il avait formé, pour devenir chauffeur de camion afin de gagner plus d’argent. Pendant près de dix ans il sillonne le Mali, la Côte-d'Ivoire, le Togo et le Burkina Faso, il va couvrir toutes les routes d’Afrique occidentale vers Kati, Lomé, Abidjan, Ouagadougou et Bouaké. C’est d’ailleurs à Ouagadougou, au Burkina Faso en 1964, qu’il ouvre son second studio photo. Puis il en ouvre encore un autre, le « Photo Hall Ivoire », à Bouaké, une petite ville de commerce, il l’exploitera jusqu'en 1968, année du coup d'Etat militaire au Mali. Cet événement met un terme à l'aventure ivoirienne de notre aventurier. De retour au Mali, il apprend que l'Agence Nationale d'Animation (ANIM) de Ségou, qui a servi de studio photo, entre autres choses, est sur le point de fermer. Situé au nord-est de Bamako sur le fleuve Niger, Ségou est un carrefour commercial qu’Adama connaît bien pour y avoir une maison. De plus il sait qu’il n’existe aucun autre studio dans la ville. En 1969, convaincu des possibilités commerciales de la ville, Kouyaté vend sa voiture et ouvre sur Elhadj Oumar Tall Street, au cœur du quartier commercial, le « Photo Hall d'Union », un studio spécialisé dans le portrait. Pendant longtemps, Kouyaté restera le seul photographe de la ville. Il vivait en prenant deux rouleaux de 24 poses par jour et en période de fêtes durant l’Eid al-Adha, Noël, le Ramadan ou lors des baptêmes et des mariages, il pouvait atteindre les six rouleaux par jour. Peu à peu d'autres photographes se sont installés à Ségou, mais Kouyaté ne souffrira jamais de la concurrence, la majorité de sa clientèle était déjà faite et c’est au « Photo Hall d'Union » qu’il était bien de se faire tirer le portrait !

Un rituel simple mais bien rodé :
Adama travaille depuis 1963 avec un Rolleiflex que lui a offert, son ami et professeur, Pierre Garnier pour ses 35 ans. Depuis ses premiers clichés, son dispositif n’a pas changé, il aime prendre des 6x6 au cadrage presque toujours identique ; des portraits plain pied saisis dans un espace de 4 m² juste décoré d’un sempiternel tapis de paille, parfois sur un fond uni, blanc ou noir, ou encore sur une toile peinte par un dessinateur local illustrant une palmeraie qui permet aux modèles de voyager. Le photographe met en valeur ses modèles avec quelques rares accessoires. D’ailleurs, ses photos subliment les accessoires : cigarettes, motos, robes, coupes afro... A l’époque, chacun de ces clients vient affublés des nouvelles tendances. Comme éclairage Adama s’en remet à deux simples lampes à haute tension latérales qui offrent des ombres subtiles. Les portraits réalisés en studio par Adama Kouyaté, échappent aux règles conventionnelles. L’accent est mis sur les jeux de lumière épurés, la mise en scène des postures et les accessoires quotidiens des modèles, venus poser avec fierté devant l’objectif pour immortaliser un moment en famille ou entre amis. La pauvreté revendiquée du code est ici la contrepartie et la condition de la diversité des mises en scène : devant son objectif, chaque modèle devient l’acteur de lui-même pour un portrait rêvé et réalisé avec la complicité du photographe qui le révèle.
Devant la scène, un tabouret en bois ordinaire attend. Dehors, assis sur une chaise en sangles de nylon, le photographe attend ses clients. Puis Adama fait s’asseoir le sujet sur le tabouret devant la toile de fond, il allume les lampes et se penche sur son appareil photo, colle son œil à l'obturateur et tire… Il enroule la pellicule, fixe un rendez-vous avec le client pour qu’il récupère sa photo et commence l’attente jusqu’au prochain client. Malgré les fréquentes coupures d’électricité, Kouyaté s’arrange toujours pour que le client soit satisfait. C’est ce qui fait tout le charme de ses clichés, comme cette image prise un jour de marché où malgré l’absence d’électricité et de flash, Adama s’arrange pour que ces modèles accompagnés de leur poste radio repartent avec leur photo au village. Chaque photo est particulière, derrière chacune d’elle il y a une anecdote et un œil qui cherche à attraper le regard de ces semblables. Aujourd’hui il vit toujours à Ségou et réalise encore des portraits de ségoviens ou de clients de passage. Il a toujours son fameux Rolleiflex qu’il charge de pellicules en noir et blanc, d’ailleurs lui seul les développent dans la région. Quand ses clients lui demandent de la couleur, plus dans l’ère du temps, pour des photographies de mariages, d’identité ou des fêtes de chasseurs, il utilise un Zénith couleur 24X36.

Le secret de l’authentique :

En Afrique, peu à peu d’autres photographes comme Malick Sidibé, s’inspirant de la façon de travailler de Kouyaté, ont imaginé des stratégies commerciales plus perfectionnées pour attirer la clientèle. Ils ont acquis des accessoires luxueux comme des radios, des postes de télé ou des Vespas. Ils ont fait réaliser des fresques murales en plusieurs parties, des fonds peints interchangeables. Ils ont acquis une panoplie d’habits en tout genre, costumes, chapeaux et robes afin de rendre le sujet photographié plus beau qu’il ne le sera jamais dans la vie de tous les jours. C’est une vision qu’Adama n’a jamais eue et c’est sûrement ce qui a fait la recette de son succès. Lui est resté sur les valeurs sûres de la simplicité, de l’authenticité et du naturel sans jamais verser dans le luxe narcissique. Kouyaté n’invente rien, il constate, et ses milliers de clichés (plus de 1000 boîtes kodak avec 800 négatifs) qu’il dit avoir gardés dans une armoire à Ségou, archivés par ordre chronologique, en sont la preuve. Ils constituent l’encyclopédie des corps et des poses, l’histoire vestimentaire et le témoignage authentique de l’Afrique et de ses premières années d’indépendance, ils racontent des histoires et l’Histoire.


Adama Kouyaté n’a pas de site personnel mais est exposé à la galerie de Jean Brolly et vous pouvez voir quelques unes de ses images sur : http://www.jeanbrolly.com/artiste/adama-kouyate/