Julius Shulman


Un concours de circonstances :
Julius Shulman, fils d'immigrants russes, est né en 1910 à New York. Il déménage de Brooklyn avec sa famille d'abord pour s’installer dans une petite ferme du Connecticut puis, plus tard, en Californie, où ses parents s’installent comme épiciers. Il fréquente l'Université Berkeley sans grande conviction, ni projet mais y suit des cours de photographie. Un jour de 1936, une de ses connaissances, l’assistant de l'architecte Richard Neutra, lui demande de photographier la résidence « Kun » que son patron vient d'achever. Shulman prend 6 clichés avec son Kodak Vest Pocket, un appareil de poche qu’il a reçu au début des années 30. Ses photographies suscitent l’enthousiasme chez Neutra, qui les lui achète, et les présente à ses confrères, lançant ainsi la longue carrière de photographe d’architectures de Julius. Celui-ci lui fait savoir qu'il est « ravi de la façon dont ses photos révèlent l'essence de son projet » et lui demande de photographier d'autres réalisations. Il se retrouve ainsi propulsé, du jour au lendemain, photographe professionnel et installe son studio photographique à Los Angeles en 1950.


Un style qui fait ses preuves :
Il développe rapidement un style de photographie architecturale qui lui est personnel, marqué par des compositions géométriques fortes, des contrastes affirmés, des volumes intérieurs et extérieurs éclairés de façon équilibrée. Les conditions climatiques et topographiques exceptionnelles de la région, ainsi que le style de vie libéral et progressiste des commanditaires de ces maisons-prototype, pour la plupart des familles de la classe moyenne aisée, vivant sans personnel de maison et privilégiant la fonctionnalité des espaces aux décors chargés, donnent le ton du modernisme californien que Julius Shulman a contribué, par son travail photographique, à faire entrer dans l’histoire de l’architecture. Généralement, les architectes préfèrent que leur œuvre soit représentée sans le désordre de la vie quotidienne, épurée de tout parasite visuel pour que les volumes soient à leurs avantages. Au contraire, Shulman estime que la vie est bien l'objectif ultime de l'architecture et il inclut dans ses compositions la vie quotidienne, des personnes et des objets. Loin de garder jalousement ses secrets de fabrication d’images, il publie même des ouvrages dès la fin des années 1950, où il décrit sa technique photographique et son travail systématique de mise en scène de l’architecture (lumière, cadrages, composition, figurants...) Il y parlera aussi du perfectionnement des outils utilisés qui constituent le second secret de sa réussite (caméras grand format, film infra-rouge, expositions multiples…).

La mise en scène des avant-plans joue un rôle de premier ordre dans l’obtention du caractère élogieux des photographies d’architecture. La végétation forme l’avant-plan d’une grande majorité des photographies de Shulman. Souvent c’est une branche d’arbre qui s’insinue latéralement dans les vues d’extérieur pour barrer le ciel. Dans le cas des photos plus rapprochées ou des vues d’intérieur, le recours à des plantes d’agrément comme des philodendrons ou des cactus, surgissant des bords de la photo en partie basse, est très fréquent. Au sens propre comme au figuré, ces plantes donnent un cadre organique à l’architecture moderniste, en accord avec le discours prôné à l’époque par les architectes. Mais elles servent aussi dans certains cas à cacher des éléments disgracieux, tels que des poteaux électriques ou des fils et ainsi à idéaliser la scène représentée. Le mobilier est un autre accessoire d’avant-plan indispensable, il est fréquemment loué pour la durée de la séance, et sa disposition est soigneusement organisée par le photographe. Outre son rôle dans la composition de l’image, le mobilier moderne permet de souligner l’esprit progressiste de l’architecture représentée. Enfin en complément Julius aimait poser des livres et des revues d’architecture sur le mobilier d’avant-plan pour souligner la condition socio-culturelle des maîtres des lieux, et d’exprimer une affinité avec telle ou telle publication en particulier, à laquelle s’adressait l’image. Enfin, les figurants contribuent eux-aussi à marquer socialement l’architecture représentée, en harmonie avec les stéréotypes véhiculés principalement dans la presse féminine à la même époque. Ces personnages ne servent pas uniquement de donner l’échelle du bâtiment, mais ils ont le rôle du porte parole du glamour hollywoodien comme on le retrouve dans les pages de Vogue à la même époque. Par les postures et les vêtements, Shulman les met en scène d’une façon infiniment plus prédominante que ses confrères, et c’est là aussi un signe distinctif fort. Vous l’aviez compris, Julius se nourrit des codes issus de la conjoncture de son époque, notamment de la publicité, de la mode, et du cinéma. Par ses mises en scène, ses clichés suggèrent un lien très marqué entre esthétique de l’architecture, design modernes et glamour contemporain.


Julius côtoie les plus grands :
Sa réussite dans la retranscription des espaces tridimensionnels à ceux bidimensionnels de la photographie lui valent rapidement une réputation qui dépasse largement Los Angeles et sa liste de clients commence à devenir colossale. Ainsi entre la fin des années 30 et la fin des années 70, Julius Shulman a photographié les réalisations de deux générations d’architectes modernistes en Californie comme Richard Neutra, Raphaël Soriano, Charles Eames, Eero Saarinen, Craig Ellwood, Gordon Drake, Albert Frey, Gregory Ain, Herb Greene, Pierre Koenig, J.R. Davidson, Quincy Jones, Thornton Ladd, William Pereira, John Lautner, Rudolf Schindler, Burton Schutt, Buff, Straub & Hensman et Cliff May… Comme je vous le disais la liste est interminable ! Mais il immortalisera également les réalisations de Franck Lloyd Wright, de Ludwig Mies Van der Rohe, de Bruce Goff ou d’Oscar Niemeyer dans d’autres parties des USA et du monde. Dans les années 50 et 60, les photographies de Julius Shulman sont partout dans les pages des magasines et jouent un rôle crucial dans la promotion du modernisme en tant que style architectural à travers des reportages publiés par des magasines comme Life, Look, Time, Good Housekeeper, Vogue ou Progressive Architecture... Le directeur du magasine « Arts and Architecture », John Entenza, lance un projet intitulé « Case Study House Program » qui consistait à promouvoir des maisons modernes produites à bon marché avec l'aide du sponsoring de l'industrie de la construction. Le programme fût un succès et les maisons de Pierre Koenig & Buff, Straub & Hensman et bien d'autres devinrent ainsi des icônes du style moderniste californien.

Julius prendra sa retraite à la fin des années 1980, pour se consacrer à la promotion de son œuvre à travers de nombreuses publications, conférences et expositions, mais aussi à des projets photographiques, comme la collaboration avec le photographe Juergen Nogai dans les années 2003. Shulman à la fin de sa carrière possédait dans ses archives plus de 260 000 négatifs, méticuleusement organisés et vendus en 1995 au centre Getty Research Institute. Au début, ses photos étaient vendues 50 dollars, avant d'atteindre des prix allant de 2 000 à 20 000 dollars ! Cette collection est devenue une ressource majeure d'informations pour les éditeurs et les chercheurs spécialisés en architecture. Aujourd’hui considérées comme des icônes du modernisme, ses photographies ont donné lieu au cours des dernières décennies, à de nombreux ouvrages monographiques grand public, notamment aux éditions Taschen et Phaidon, participant à la résurrection vintage de l’architecture et du design des années 60. L’un des enjeux de ce regain d’intérêt pour l’œuvre de Shulman était la réinterprétation de sa production photographique commerciale, en photographie artistique, supposée refléter l’art de vivre de toute une époque. C’est pourquoi ses clichés sont généralement présentés en dehors de toute référence à leur contexte initial, qui relevait exclusivement d’une activité photographique basée sur des commandes commerciales. Julius Shulman décédera à l’âge de 98 ans, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2009 à Los Angeles, chez lui, dans les hauteurs de Hollywood.


Voici le site sur lequel vous pouvez découvrir une partie de son œuvre : http://www.juliusshulmanfilm.com/shulman-photographs/